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Psicologia & Sociedade

On-line version ISSN 1807-0310

Psicol. Soc. vol.21 no.spe Florianópolis  2009

http://dx.doi.org/10.1590/S0102-71822009000400004 

A propos des enjeux contemporains du structuralisme

 

Some remarks on the current condition of structuralism

 

Sobre os desafios contemporâneos do estruturalismo

 

 

Olivier Douville

Université Paris 10, Paris, France

 

 


RÉSUMÉ

Comment rendre compte d'une possible actualité du structuralisme? L'auteur s'attache à distinguer un structuralisme qui ne repose que sur des antinomies d'un autre qui suppose le dépassement des antinomies.

Mots-clefs: Structure, antinomie, psychanalyse, linguistique, anthropologie


ABSTRACT

How shall we give any current explanation to structuralism? The author wishes to distinguish the structuralism which relies only upon antinomies and the one that supposes going farther these antinomies.

Keywords: Structure, antinomie, psychanalyse, linguistique, anthropologie


RESUMO

Como dar conta de uma possível atualidade do estuturalismo? O autor se propõe a distinguir um estruturalismo que se baseia em antinomias de um outro que supõe a ultrapassagem das mesmas.

Palavras-chave: Estrutura, antinomia, psicanálise, lingüística, antropologia.


 

 

En la mémoire de Johnny Griffin dont la musique m'a souvent accompagné durant la rédaction de ce texte

 

Avant-propos

La structure soit, mais comment en rendre compte? Un structuralisme ou des structuralismes? Le phénomène dit « structuralisme » et dans lequel aucun des ténors de ladite révolution structuraliste (Barthes, Foucault, Lévi-Strauss et Lacan) ne s'est reconnu pleinement, recouvre des réalités plurielles, des systèmes de pensées différents et parfois antagonistes. Les acceptions courantes et trop vites adoptées qui excluent que la doxa structuraliste soit incompatible avec la notion de sujet obscurcissent souvent nos repérages. Ainsi, il y aurait pour certains un Lacan structuraliste qui aurait cessé de l'être, un Lévi-Strauss qui, structuraliste, ne l'aurait jamais été intégralement, etc.

De plus, les définitions les plus conventionnelles de la structure, qui font d'elle un groupe de transformation à partir d'antinomies et de couples d'opposition, ne sauraient que bien pauvrement rendre compte de la richesse et de l'heuristique que comportent les différents structuralismes en sciences humaines et en psychanalyse. Enfin, une confusion règne encore, chez les cliniciens se référant à Lacan entre la structure de l'être parlant dans sa relation au signifiant et au grand Autre, et les trois grandes structures cliniques (perversion, névrose et psychose). Ces dernières apparaissent comme des illustrations localisées d'une structure générale dont les mathèmes et la topologie rendent compte, ou du moins, tentent de le faire. Comment se repérer dans la mesure où il n'est pas d'école structuraliste à proprement parler, au point que l'historien des idées F. Dosse emploie l'expression d' « unité factice » (Dosse, 1992, p.9). C'est que l'on ne saurait parler du mouvement structuraliste sans penser la diversité des liens qui s'y manifeste entre des hypothèses théoriques modélisantes qui peuvent renvoyer à des contraintes logiques proches et des arrière-plans philosophiques qui ne se ressemblent pas d'un auteur à l'autre.

Le structuralisme n'en apparaît pas moins comme un moment décisif de l'aventure intellectuelle et scientifique du XXº siècle, moment destiné sans doute à se poursuivre de nos jours. Son succès considérable, y compris dans l'opinion, suffisamment éclairée pour faire Des mots et des choses (Foucault, 1966) un best-seller, provient sans doute de la façon dont le structuralisme s'est présenté: presque davantage un mode de connaissance critique, déconstruisant les dogmes humanistes et psychologiques établis, que comme une méthode. Le temps était à la contre-culture, avec quoi le structuralisme aux alentours des années 60 à 80, fut généreusement et confusément assimilé, les figures de proue du structuralisme en anthropologie, en psychanalyse, en archéologie de l'histoire des idées et des traitements des corps et des consciences, en sémiologie, passant aisément et à juste titre pour des « maîtres à penser ». Nous évoquons ici à la suite de F. Dosse, Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, mais aussi et encore Metz, Derrida ou Sebag.

Tentons un historique. Et choisissons une équivalence entre structure et forme pour cela. Si l'on rencontre déjà le terme de « structure » à l'âge classique comme désignant la consistance et la logique de l'architecture d'un corps physique (Fontenelle, 1657-1757) ou du corps de la langue (Vaugelas, 1595-1650), c'est, après quelques apparitions dans le champ des sciences sociologiques (avec Marx et Durkheim, et, de fait, tout du long de leurs travaux), qu'avec la linguistique que ce terme s'inscrit dans le vocabulaire des règles de la méthode scientifique et de la construction de l'objet de connaissance scientifique. La formalisation est une exigence essentielle de la démarche structurale. En ce sens, le structuralisme ne se résume pas à une simple méthode ou épistémé de la formalisation. Il dépasse cette méthode en portant son effort de rigueur vers une théorie de la transformation. Le structuralisme a, comme toute chose, en ce monde, une généalogie. La recherche de schémas formels sous-jacents aux formes que prenaient leur dépliement a marqué bien des initiatives diverses en sciences humaines, en mathématiques et en neurologie. Nous pourrions citer l'importance des formalistes russes. Dans le registre des analyses littéraires, ils rejetaient les explications psychobiographiques toutes de tautologies (et auxquelles certains psychanalystes restent obstinément fidèles) au profit d'études formelles. Dans le même sens Propp en 1928 publia un ouvrage sur les contes de fée où il déserta la description plus ou moins melliflue de tels ou tels contes dans l'espoir, couronné de succès, de dégager une structure formelle unique, se dépliant autrement d'un conte à l'autre. Il détermine ainsi une typologie fixe des structures narratives. En analysant les types de caractères et d'actions dans plus d'une centaine de contes, il arrive à la conclusion qu'on ne peut recenser que 31 fonctions (ou « narratèmes ») dans le conte traditionnel russe. Si elles ne sont pas toutes présentes dans tous les récits, tous les contes analysés présentent ces fonctions selon une séquence invariante.

Nous pourrions encore évoquer le formalisme comparatif qui gagna les études de théologie dans des pays marqués par l'émancipation dans les lectures bibliques due à la Réforme.

N'oublions pas de mentionner encore les recherches des mathématiciens, qui, tel Poincaré, prenaient en compte les lois de composition et de transformation des groupes mathématiques, bien au-delà des propriétés intrinsèques des éléments qui les composent. Au risque d'aller trop vite sans doute, nous soulignerons ainsi que depuis les travaux de Galois, dès 1828, la notion de structure désigne en mathématique la découverte des lois de groupe dans les transformations algébriques.

Travailler sur le groupe comme système de transformations, expérimenter le champ et le schéma de base: telles étaient les nouveautés et les ruptures épistémiques. Saisissantes. Non que tout le structuralisme soit déjà là, bien sûr, à moins de réduire le structuralisme à la formalisation d'invariant. Mais un renversement de la vapeur du train épistémologique s'annonçait puis triomphait. La méthode inductive était nettement rejetée et d'une façon précise. Ici, le sens ne compte plus, ou plus exactement il suppose un sens caché, celui d'une forme, forme active, qui, sans être figée en une succession ordonnée de signification, serait plus significative et plus efficience que ne l'est le contenu. Il reste important de poser que c'est bien l'idée d'une totalité réglée que présuppose l'idée de structure.

La structure constitue une totalité autoréglée qui produit des combinatoires. C'est là sa première acception qui fit fortune en psychologie et que l'on retrouvera, aussi en neurologie avec Leriche (à partir de 1936) ou Goldstein (1951). La perspective atomiste est évacuée, et l'accent se porte sur les notions de réajustement, de production et de transformation. Logiquement, D. Lagache (1949) sera un fidèle suiveur de Goldstein lorsqu'il décrira la personne dont s'occupe la psychologie humaniste comme une totalité en situation capable d'évolution et de transformation au gré de la variabilité des mécanismes adaptatifs souples nommés par lui « mécanismes de dégagement », par opposition aux classiques « mécanismes de défense » supposés favorisés les compulsions de répétition.

Mais la structure ne serait-elle alors rien de plus qu'une totalité souple, à la fois consistante et transformable ? Cette définition serait bien pauvre, et caduque, s'il ne s'ajoutait pas à la nécessité de formalisation une autre caractéristique. Se dessine ici un des premiers critères du structuralisme : la découverte, la reconnaissance et la théorisation d'un troisième ordre, au delà du régime de l'image et de la dimension du réel, c'est-à-dire le symbolique. C'est une tentative de ne plus confondre le symbolique avec l'imaginaire ou avec le réel qui caractérise la plupart des démarches structuralistes. Et là il est vrai que tout a commencé avec la linguistique. En cela aussi qu'elle a posé une limite, ou plus exactement un impossible, avec Saussure il devenait impossible aux sciences de l'homme de sortir de l'étude de la langue.

Fonctionnant sur des oppositions consistantes et signifiantes, la structure articule un réel à un symbolique au moyen d'un signifiant d'exception. Si donc la structure n'a plus rien à voir avec une forme sensible, c'est qu'elle se définit par la nature de certains éléments très simples, atomiques, qui rendent compte de la formation des ensembles et de la variation de leurs composantes. Il est important de souligner que ces éléments qui se composent n'ont en eux-mêmes et par eux-mêmes ni forme, ni signification, ni contenu ; comme le dit Saussure (1905) « dans la langue il n'y a que des différences sans termes positifs ». Dans la langue aucun signifiant n'est détachable, comme le serait par exemple un mot dans le dictionnaire. D'où une nouvelle pensée du symbolique qui recouvre tout ce que les structuralismes ultérieurs à Saussure pourront en dire: le symbolique est, comme la langue, en espace connexe ; formé de différences. Si aucun signifiant n'est isolable, alors la langue est formée de termes complexes, et, in fine, de différences. Ce qui est structural est une notion de voisinage au sens ordinal, plus qu'au sens spatial. Le structuralisme place donc son ambition scientifique dans un projet topologique plus que quantitatif. Les éléments symboliques ont un sens de position.

C'est sur ce point que les avancées structurales en anthropologie et en psychanalyse dépassent un simple structuralisme formel et combinatoire. Car, bien entendu, il ne suffit pas qu'il y ait des lois régissant la consistance d'un ensemble pour qu'il y ait une structure. Potentiel de transformations et d'isomorphisme l'os de la structure se retrouve par Lacan voué au dehors, dans la mesure où c'est la mise en lien (et non en rapport) du sujet à l'altérité, au phallus et à l'objet qui permettra, du moins pendant un temps très long de son enseignement de dégager la consistance des trois grandes structures cliniques: la névrose (refoulement), la psychose (forclusion du signifiant du Nom-du-Père), la perversion (déni).

Or parler de structures cliniques n'est pas identique au fait de présenter des tableaux cliniques. Le potentiel au singulier d'orientation et de transformation dans la structure (ce qui par commodité peut se nommer « suppléances ») n'est pas strictement prédictible. De plus la forclusion tout comme le refoulement ne se repèrent pas comme faits cliniques, ce sont leurs effets qui se repèrent comme tels.

Nous voyons se dégager une opposition entre deux usages de terme de structure. Dans le premier cas, celui qui importe lorsque nous parlons de structure clinique, nous usons d'une écriture réduite, le sujet, sa division par le signifiant l'objet perdu, le rapport à l'Autre, l'incomplétude de ce rapport, et donnons à cette écriture quelque chose d'un figé. La structure de la névrose se déduira d'un mathème : celui dit du « discours de l'hystérique », et des hypothèses seront faites sur ce qui stabilise cette névrose là où le sujet préfère al jouissance surmoïque à la loi du désir. Ce qui permettra de parler de ces modalités de jouissance que cadrent le fantasme dit « hystérique » ou « obsessionnel », etc. En revanche, lorsqu'il s'agit de montrer comment s'écrit le sujet en son lien à l'inconscient, la pensée lacanienne recourt à ce que l'on pourrait nommer avec J.-C. Milner un « hyperstructuralisme ». Soit un effort de formalisation qui tente à la plus sévère réduction des concepts et de leur algébrisation au strict minimum nécessaire. Cela a pour effet de revisiter entièrement la métapsychologie freudienne. Le refoulement et la forclusion ne désignent pas alors des faits cliniques au sens strict. Ces deux termes deviennent des dimensions archétypales qui décrivent des univers irréductibles l'un à l'autre, pour la névrose il y a discours, pour la psychose du « hors-discours. On notera que c'est parce qu'opérée la relativisation du primat du symbolique que Lacan infléchira sa théorie de la psychose n'opposant pas de façon tranchée le régime du signifiant et la dimension de la jouissance. Mais auparavant la structure minimale qu'il donne du sujet (barré et divisé entre le signifiant par quoi il est représenté et le signifiant pour quoi il est représenté, sujet en coupure/lien avec l'objet dit « a »), interdit toute idée d'un sujet limite entre psychose et névrose, non pas car ce serait une absurdité au plan clinique mais parce que l'hypothèse de l'écriture d'un tel sujet objecterait à l'intouchable distinction entre « refoulement » et « forclusion » ces deux termes constituant logiquement la dualité qui permet l'écriture minimale de la structure, soit ce qui émerge et prend forme dans un univers de discours.

 

Aujourd'hui retour de l'atomisme en clinique

Le structuralisme serait resté une idée bien stérile s'il elle s'était limitée à rappeler, contre l'atomisme a-théorique, que tout objet, pour devenir un objet de connaissance, doit être appréhendé par rapport à une totalité au sein de laquelle il est immergé, et dont il reçoit, en retour des propriétés nouvelles.

Pourtant, en clinique, l'atomisme fait retour et il prend comme carte de visite l'argument faible de l' « a-théorisme ». Ce qui autorise toutes les régressions. Au plan de la psychopathologie nous héritons des nouvelles moutures des DSM dont on oublie que celles qui les précédèrent furent proposées par de nombreux psychanalystes américains. La doxa surplombant toute exigence de théorisation, ces nouveaux troubles supposés objectivables et mesurables subsument aussi bien les grandes entités cliniques d'antan dont le repérage devient incertain et de moins en moins doctrinalement établi et les plus inconstants des troubles de l'humeur et des « bleus de l'âme ». Le modèle du trouble est celui du désordre, bien plus que celui de la structure ou du discours. Avec cela que, par exemple, on voit dans la Troisième édition du DSM (1980), consacrée au cas clinique surgir une notion tout aussi inquiétante que saugrenue « Les troubles factices ». Qu'est cette nouveauté ? Rien de plus que la remise au goût du jour de la très vieille et très sotte catégorie de simulateur. Le cas cité est exemplaire: une femme qui hallucine des voix, lesquelles ne lui parlent plus dès qu'elle est hospitalisée et se déclenchent à nouveau dès qu'elle est mise dehors du lieu où elle est accueillie et soignée. Mais quel clinicien ignorerait à quel point les processus psychiques s'étayent sur les cadres institutionnels et les situations d'écoute et de soin. Nous le voyons, à la lumière de cas, c'est, avec cette nouvelle catégorie atomiste du « trouble factice » toute une pensée de la structuration du fait mental sur les données matérielles et anthropologiques (L'institution soignante) qui s'évanouit au plus vite, invalidant, de ce fait, toute conception clinique cohérente des liens entre symptômes, discours, et corps.

À ce titre ce qui fait retour dans la nouvelle psychopathologie, si fière de débusquer d'autres nouvelles maladies contemporaines (dont la phobie sociale ou les troubles anxieux), est l'ancien modèle de la mécanique de l'action et de la réaction. On recense, dès l'école, par le biais d'échelles d'évaluation ou d'auto-évaluation dont la naïveté laisse pantois, les agités et les prostrés, bref une collection d'indisciplinés « à risques » qu'on baptise « hyperagités » ou « phobiques sociaux », comme si le mouvement d'expansion et celui de repli avaient la moindre valeur de signe pour une clinique digne de ce nom.

Comment contempler un tel tableau d'aphasie conceptuelle, de « pseudo-science» ? Avec irritation ou inquiétude certes, car nous augurons mal du devenir de nos patients dont la parole risque d'être étouffée sous l'objectivation sommaire des tropismes de leur conduite, et qu'il est à redouter que le modèle du soin devienne celui d'un désordre à réduire, ce qui fait de l'acte soignant une pesante mise au pas. Mais, il nous faut ici rajouter que ce qui a fait irruption dans la scène du diagnostic et du soin est révélateur d'une façon de surdité à la moderne inquiétude et « nervosité » de notre époque. En effet, si est mis au premier plan le sujet « cérébral » (Lowell, 2001), le cerveau valant ici comme totalisation fonctionnelle mais aussi comme site de l'esprit, de sorte que lorsque des biologistes prétendent que tout vient de ce site interne (jusque y compris le fonctionnement dans le social et le fonctionnement du social) ils substituent à un objet de connaissance précis, celui cerné par la biologie et les neurosciences, une entité métaphysique déguisée où reprend des couleurs la bonne vieille notion d'âme. En ce sens répondre à l'atomisme du DSM en invoquant l'existence de structures cliniques sans tenter un examen épistémique davantage abouti de ce qui oppose ce nouveau paradigme clinique à celui des grandes structures, considérées dans leur principe de rationalité, reste un exercice peu probant qui ouvre, dans les meilleurs des cas, le cœur du polémiste aux grandes consolations que distille la nostalgie pour un âge d'or de la clinique, époque bénie mais plus que mythique.

 

Généaologie

Qu'avons-nous perdu en clinique, dès que nous refusons un repérage centré sur les structures? Pour répondre à cette question un repérage de la généalogie de l'approche structurale nous semble nécessaire.

Qu'est donc un objet de recherche? Jamais, quoique puissent en dire les sectateurs de l'a-théorisme et du renouveau atomiste, l'objet n'apparaît comme un objet tout construit, déjà-là dans le paysage des entités naturelles, attendant que des chercheurs et des savants viennent à la recueillir. Qu'est alors la construction de l'objet? Le point commun qui se distinguerait au sein des divers courants structuralistes serait de situer cet objet dans une tension entre histoire et an-hsitoricité1, d'une part, entre arbitraire et contingence de l'autre. C'est bien autour de la formalisation d'un Réel que les ambitions et les paris structuralistes se sont le plus avancées et qu'elles se sont trouvées disjointes Ceci laisse au second plan la fausse question de savoir si on peut parler de structuralisme dès qu'est fait mention de la notion de « sujet » puisque c'est dans la formalisation de la saisie du réel que ces démarches peuvent se trouver un air de familiarité ou se séparer. C'est sur ce point que nous pourrions tenter une définition des démarches structuralistes, qui sera forcément simplificatrice.

La dimension du sujet est centrale dès que l'on tente de faire le point sur ce qu'est le structuralisme. En effet, un sujet réduit à sa substance et déterminé par l'ordre des raisons ne se logera dans une structure qu'appauvrietant elle ne sera plus réduite à hypostasier le logos. Et la formalisation aura cédé trop de champ. C'est donc contre une perspective humaniste, se mettant au service de l'histoire de l'Homme, que se formaliseront plusieurs théories du sujet. A l'évidence la conception du sujet chez Lacan subira de profonds remaniements à mesure que l'analogie entre signifiant en psychanalyse et signifiant en anthropologie perdra de sa vigueur et de sa valeur programmatique.

Résumons donc: si l'on a très vite assimilé le structuralisme avec la fin d'un humanisme dans les sciences de l'homme, ce n'est pas parce que le dit structuralisme fonctionnerait comme une machinerie totalitaire contre le fait humain, mais parce que l'homme loin d'être un centre « en propre ». L' « objet des objets », serait alors autre chose qu'une plénitude anthropologique et humaniste le nom d'un vide laissé par une réflexion portant sur le monde des mots et des choses. C'est ce qu'exprimait M. Foucault dans Les Mots et les Choses, lorsqu'il soutenait que l' « on dira qu'il y a une science humaine, non pas partout où il est question de l'homme, mais partout où on analyse, dans la dimension propre à l'inconscient, des normes, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus » (Foucault, 1966, p 245).

 

Le structuralisme linguistique et l'anthropologie : vers une mathématization

Si l'anthropologie, avec Lévi-Strauss a tenté de réunir une théorie de l'inconscient avec une théorie de la fonction symbolique (mais, antérieurement, Boas, dès 1911 soutenait la thèse d'un inconscient actif dans les faits de culture et de langue) alors il était important, de partir de la description de la structure des faits linguistiques pour envisager une grammaire des faits sociaux et des mythologies. Pour Lévi-Strauss (1952), en effet, Mauss invente et anticipe lorsqu'il délimite la thèse des «Patterns» de culture, et ceci pourtant alors que Mauss s'oppose au fondateur de la psychanalyse, dans un refus non pas tant de sa clinique que de ses formalisations et surtout de ses «mythes».

Ce qui détermine l'ordre linguistique comme étant immanent et arbitraire. On assiste avec Lévi-Strauss à une application des linguistiques de Saussure et, surtout de Jakobson qui situe un passage d'une pensée du social par le symbole à une exploration de la condition anthropologique de l'esprit humain par le signifiant. La mathématisation des données recueillies étant la condition méthodologique pour asseoir cette formalisation dans la mesure où les entités mathématiques consistent en des structures à l'état libre, émancipés de toute incarnation. Ces structures mathématiques entretiennent, selon Lévi-Strauss, un rapport de corrélation et d'opposition avec les faits de langue; on voit le pas qui est fait depuis Propp (1928). Il ne s'agit plus d'opposer la forme sous-jacente et le contenu, comme on distinguerait un texte latent par rapport à une apparence manifeste, en laissant dans son obscurité un reste inanalysable, mais bien d'ouvrir au plus possible le jeu des combinatoires et des formalisations sans rencontrer la butée d'un tel reste. C'est sans doute en ce point que le structuralisme d'un Lévi-Strauss et celui que l'on prête à Lacan divergeront le plus, du moment où pour Lacan, le Réel ne sera au symbolique plus sa limite permettant jeux, permutations et combinatoires, mais son hors champ.

L'éclatement de la notion de structure comme structure fermée proviendra de plusieurs bords. On retiendra ici la quasi-contemporanéité de la théorie des Discours chez Lacan (1969) et des avancées de Foucault (1969) dans sa fameuse conférence « Qu'est-ce qu'un auteur ? » qui dynamite la notion d'auteur.

En anthropologie, Terray (1992) démontre que les registres de parenté ne sont pas toujours en suprématie dans l'existence des organisations sociales ; à la notion de règle Bourdieu (2001) substitue celle de stratégies. À cette contestation politique de « gauche » héritière des travaux de Balandier (milieu des années 1950) situant la place et le rôle de l'anthropologie dans les contextes coloniaux, une autre forme de contestation reproche à Lévi-Strauss d'avoir fait trop vite halte chemin. Dan Sperber (1968) reproche à l'anthropologie de Lévi-Strauss d'avoir perpétué la vieille théorie anthropologique qui considère les mythes comme relevant de la logique symboliste. Il ne va pas, selon Sperber, toujours jusqu'à édifier une théorie naturaliste et cognitiviste du fonctionnement mental. Deux attaques donc, reposant sur deux attentes et sur deux idéologies très opposées.

D'une part un reproche « marxiste » qui, visant à produire une critique anthropologique des contradictions et des systèmes politiques contemporains, refuse ce qui dans Anthropologie Structurale (Lévi-Strauss, 1958) développe deux arguments contre l'ethnologie du présent. En témoigne G. Althabe (2003, p 187) :

Le premier argument est d'ordre épistémologique : il faut être étranger à une société pour la connaître de l'intérieur, sinon on se retrouve pris en elle et la connivence alors trop forte mène l'ethnologue à ne faire plus que de la sociologie. Le second argument est aussi massif. Il édicte que, dans les sociétés modernes, l'ethnologue n'a pas d'objet puisque les échanges interpersonnels, les relations personnelles, sont complètement déterminés par les systèmes de communication globaux. Pour aller vite, cet argument revient à affirmer qu'à partir du moment où il y a de l'écriture, alors l'ethnologie commence à se dégrader. On en arrive presque là. Ces deux arguments ont servi de verrou.

D'autre part, un reproche qui vise à radicaliser la formalisation structuraliste dans le sens d'une naturalisation du fait mental, tel qu'il est révélé par l'analyse des productions culturelles. Si ce denier ordre de critique n'a pas laissé une grande postérité directe - on peut se demander quels anthropologues a formé Dan Sperber - sa pierre angulaire n'en est pas moins riche d'un paradigme, tout à fait actuel et fort net chez Chomsky, qui vise à lier formalisation, modélisation et naturalisation.

 

Modélisation et naturalisation

De quelle mathématisation s'agit-il alors, notamment en ce qui concerne la notion encore vague de « structures cliniques » ? Dès 1971, en France, un groupe d'anthropologues et de logiciens réunis autour de R. Jaulin (1971) notait l'insistance croissante des sciences humaines pour la notion de système.

Les mathématiques étudient des objets abstraits, toutes entières constitués par leur définition, en ce sens que leurs propriétés sont les uniques et strictes conséquences des définitions posées. Ces objets ont des relations entre eux et, de ce fait, être formés d'éléments qui ont fonction de vérifier certaines relations. Le développement des sciences mathématiques, qui ne se confondent pas avec le calcul, a fait apparaître que les propriétés logiques des relations deviennent un objet essentiel. Il ressort de cela une conclusion d'importance : on ne peut plus dire que les mathématiques soient la science de la quantité tant elles sont devenues la science des hiérarchies logiques des relations assujetties à avoir entre elles des propriétés logiques. Permettons nous alors une incidente que nous trouvons actuelle. Dans le sens de ce que nous venons de rappeler, les critiques faites à la psychanalyse de ne pas évaluer ses « résultats », voire son dispositif par des arguments vérifiables et quantifiables ne peut émaner que d'esprit qui ont depuis longtemps renoncé à une épistémologie et à un modèle de scientificité actuel au profit de chimères expérimentales d'un autre âge. Reste entière la question de la modélisation. Cette dernière est assujettie aux propriétés des discours, il n'existe pas davantage de modélisation en soi qu'il existe de discours ou de savoir absolu en sciences humaines. De plus la modélisation n'évite pas le risque d'une naturalisation dans la mesure où l'on ne modélise que des phénomènes. À un extrême les phénomènes empiriques, à l'autre les concepts théoriques. Cette hiérarchie de niveaux d'écriture et de lecture des phénomènes s'ouvre à une graduation, dans un mouvement qui va de la simulation à la modélisation en passant par la schématisation et l'axiomatisation.

 

La structure et la béance

Le rapport de Lacan à la linguistique n'est pas resté tributaire du modèle repris chez Jakobson et vérifié auprès des textes de Lévi-Strauss. Le retour à Freud passe déjà par l'affirmation d'une transcendance du symbolique sur l'imaginaire2, ce qui est au plus proche de la reconnaissance du primat de la fonction symbolique que reconnaît Lévi-Strauss dans ses divers chapitres des deux tomes composant l'Anthropologie structurale. L'anthropologue voulait, à partir de là ouvrir à une anthropologie renouvelée débouchant sur un système d'interprétation rendant simultanément compte des aspects physiques, physiologiques, psychiques et sociologiques de toutes les conduites. À partir de quoi a pu s'ouvrir un débat sur l'efficacité symbolique. À la suite de la lecture de ce livre et d'autres travaux (Scubla, 2004) on peut trouver ce débat assez « piégeant » pour le sens commun de ces cliniciens qui postulent, pour rendre compte de certaines de ces cures à relent chamanique, l'existence d'une efficacité qualifiée de « symbolique ». Cette opération sidérante provoquerait la guérison du symptôme par l'énonciation d'une fiction pleine de sens. Penser que le sens guérit est sans doute une de nos plus coriaces protestations narcissiques. Un gain de signification, un gain de bon sens, une juste explication et le scandale de ce sujet- qui insiste par le biais de la langue privée propre à ses symptômes à exprimer son décalage et son manque d'harmonie- cesserait, ipso facto. Il nous suffit, pour nous détourner d'une telle idée reçue de rappeler, en phase avec ce qu'écrit Markos Zafiropoulos (2003), qu'elle va à contre sens des théories de Lévi-Strauss lui-même ou même qu'elle n'est pas en phase avec des exemples choisis par lui. Ainsi, pour Lévi-Strauss, l'efficacité symbolique n'a rien de magique et ne se réduit pas à imposer du sens originaire sur un corporel inerte, réticent ou agité. L'analyse de l'efficacité ne se réduit pas à une analyse de la technique ou de l'art chamanique. Elle s'en éloigne décisivement. L'efficacité réside dans la structure, dans les modifications des éléments et dans la mobilisation du système que ces techniques engendrent au moyen de la mise en ordre inédite et en jeu des symboles. L'efficacité symbolique est liée au jeu des signifiants et non des signifiés. Elle ne fait pas, à proprement parler, sens ni révélation. Aucune mise en avant d'une influence qui guérit ne vient recouvrir les thèses de Lévi-Strauss. Ceci est, bien entendu, en toutes lettres chez Lévi-Strauss et chez deux de ces plus fins lecteurs. À l'inverse, une idéologie culturaliste de la souffrance psychique va promouvoir des dispositifs d'influence, la conviction sous-jacente étant bien celle de la transparence entre la pensée sociale et la pensée de l'individu. Théorie du reflet et du sens qui trouverait peu de confirmations dans les travaux des ethnologues et des psychanalystes.

Pour ce qu'il en est de la direction de la cure psychanalytique, ce primat du symbolique joue comme un régulateur et comme une boussole. Lacan, s'éloignant, de plus en plus, des canons de l'IPA considère que le progrès de l'analyse se règle moins sur la dialectique du registre de l'image et de celle de l'autre - ce qui constitue le vecteur du registre imaginaire - que sur le régime symbolique du symptôme enfermant, dans tous les cas souligne l'auteur, le retour de refoulé. Cette fidélité à la thèse de la prééminence du symbolique, mène logiquement Lacan, à poser, dans le fil de sa pensée structuraliste, l'existence d'un sujet dit « sujet de l'inconscient ». Aucune antinomie n'est donc ici à postuler entre une orthodoxie structuraliste et l'écriture de ce sujet de l'inconscient comme étant de fait celui du symbolique et du langage et aussi celui du système des lois, des échanges sociaux mythiques, culturels ou religieux régulant l'univers culturel du sujet. De tels systèmes de lois peuvent vivre à l'état de trognon dans le surmoi, lieu psychique par excellence où revient au sujet sa version de ce discours de l'autre sous forme inversée. Les assises de ce sujet congruent avec l'expérience psychanalytique sont bien moins hégéliennes que rigoureusement inscrites dans le fil de la révolution structuraliste. Et c'est aussi en suivant les théories de Lévi-Strauss sur le mythe individuel, le statut de la phrase et du signifiant d'exception que Lacan fera retour, dès son Séminaire sur la Relation d'objet (1956-1957) aux grands cas de Freud qu'exposent les Cinq Psychanalyses de Freud (recueil rassemblant des monographies écrites entre 1905 et 1911, dont Dora, Le petit Hans, etc.)

C'est peut-être parvenu en ce point que Lacan réévaluera sa dette au structuralisme de Lévi-Strauss. Si on peut supposer que la théorie du « Mana », reprise à Mauss par Lévi-Strauss , condense au plus juste tout ce que l'anthropologie peut énoncer de la fonction de ce signifiant qui s'oppose à l'absence de signification sans comporter en lui-même de signification, il n'est pas certain que Lacan fasse même usage de ce signifiant zéro. La case vide de la structure est pour Lévi-Strauss une condition formelle, et passive; elle devient pour Jacques Lacan ce vide actif à partir de quoi la structure est ordonnée. L'objet de la psychanalyse est alors le mode de constitution de ce sujet en excès. De la place vide des jeux de probabilité au triangle de Pascal (Lacan, Séminaire 2, 1954-1955), à ce vide de la chose autour de quoi, le contournant, la pulsion décrit les logiques de la sublimation (Lacan, Séminaire 7, 1959-1960), du vide nécessaire à la signifiance de l'image (Lacan, Séminaire 7, 1959-1960), au vide comme rien de l'objet (Lacan, Séminaire 9, 1961-1962), du vide, enfin, comme moment et point d'horreur et de révélation du désir (Lacan, Séminaire 10, 1962-1963) au vide comme condition du signifiant (Lacan, Séminaire 12, 1964-1965) et forme (ô combien paradoxale) voire identité même du sujet (Lacan, Séminaire 14, 1965-1966), Lacan a inventé le sujet de la psychanalyse, non seulement comme analogue au sujet de la science, mais comme réponse du et au Réel. Il s'agit alors d'un problème d'orientation du corps érogène qui met en jeu les temps et les logiques des montages pulsionnels. Mais il s'agit aussi d'un principe d'articulation ouverte, topologique entre corps, objet et lettre. Un vide qui n'est de la mascarade phallique, ni son entière et ultime vérité, ni son obstinée contestation. Un vide qui n'est pas le «non-être»

Entre le monde reflet de l'organique et le monde comme rêve du corps, non pas uniquement des scènes, mais des espaces, des topologies, des vides divers, divergents et convergents. Le vide serait-il non seulement une possibilité logique suffisante et nécessaire à ce que se constitue une classe d'existants, mais un Réel physique consistant comme milieu même de l'existant et de la traduction de l'existant sur plus d'un plan, sur plus d'une dimension?

Quant à la fin des années 70, Lacan retrouva François Cheng, il lui déclara:

D'après ce que je sais de vous, vous avez connu, à cause de votre exil, plusieurs ruptures dans votre vie: rupture d'avec votre passé, d'avec votre culture. Vous saurez, n'est-ce-pas, transformer ces ruptures en vide-médian agissant et relier votre présent à votre passé, l'Occident à l'Orient. Vous serez enfin - vous l'êtes déjà, je le sais- dans votre temps (Lacan, 1991b, p. 54).

De plus, sur la question de la valeur de jouissance de ce rapport du sujet à son objet, le Lacan du début des années 1970, trouvera sans doute chez Marx et non plus chez Lévi-Strauss, une autre voie pour penser le symptôme, l'objet cause, le plus-de-jouir. Le sujet de la psychanalyse ne sera plus alors réductible à des combinatoires signifiantes, il sera un vivant marqué par le langage, qui en souffre, un sujet tragique est celui qui éprouve une responsabilité devant l'Autre. La signature du sujet primera sur la métaphore du sujet. De même la prééminence du symbolique se trouvera réévaluée par la construction des nœuds dont la présentation rend équivalents les registres du Réel, de l'Imaginaire et du Symbolique. La langue étant une expérience de jouissance, qui se caractérise par une équivocité générale, alors la structure n'est plus reliée à un idéal d'existence de relations renvoyant à un manque constitutif.

Nous ne voyons pas le psychanalyste souscrire au matérialisme de l'anthropologue, aujourd'hui poursuivi par Dan Sperber (depuis les années 1970), selon quoi il y existe des correspondances entre les divers étages du vivant.

Aussi son rapport à la mathématique c'est bien avec le discours mathématique que Lacan a tenté de transmettre une modélisation serrée de ce qu'était le registre du Réel. Nous le savons - et cela fut confirmé par J.-C. Milner (1995) et indiqué par J. Petitot (1992)- il fallut à Lacan s'éloigner d'un psychologisme de la représentation perspective d'un monde tridimensionnel pour formaliser les rapports du sujet à la pulsion, au fantasme, et à ce qui fait prix de signification, fondement de la pensée et du sens. La seule invention lacanienne: l'objet «a» (entendu comme objet cause du désir détaché du réel du corps propre par l'opération de refoulement que conditionne l'accès à la métaphore) devait trouver site où se loger. Renonçant aux séductions de la psychogenèse, et aux commodités des représentations euclidiennes qui donnent ordinairement l'image de la relation du sujet à son corps et à la réalité environnante, Lacan recourrait aux modélisations structurales (du moins jusqu'au début des années 70), puis aux écritures topologiques des surfaces et, un peu plus tard, des nœuds afin de préciser la nature, l'étoffe de cet objet a: objet réel point pivot des enchaînement borroméens (Lacan, Séminaire RSI, 1974-1975).

La psychanalyse est posée comme devant être intéressée par les questions de la symétrie euclidienne en tant que la cure a affaire avec l'expérience du corps. Par là un intérêt pour la géométrie qui, pour les lacaniens, est double. Il renvoie au fait que toutes les géométries sont soutenues par l'Imaginaire. En conséquence, la possibilité d'une géométrie qui ne soit pas narcissique intéresse les théoriciens des fabrications et des monstrations d'objet non narcissiques, étrangers à nos miroirs et à nos certitudes frontalières sur le dedans/dehors. C'est bien ce qu'a voulu Lacan: formaliser la situation psychanalytique (soit le discours, non le cadre) après le déclin du règne du mathème (Lacan, fin du Séminaire 20, 1972-1973) par des objets auto traversants qui impliquent une compréhension autre de ce qu'est l'interprétation psychanalytique. L'acte d'interpréter n'ajoute pas une conclusion surplombante de sens au matériel apporté par le patient, car il est un acte de coupure visant à attraper le bout de réel inconsciemment coincé dans le symptôme, le fantasme ou mis en scène - comme rencontre traumatique - dans la répétition.

Lacan utilise la logique et la mathématique (calcul des nombres imaginaire) afin de rendre compte de la cohérence interne de l'ordre symbolique (ensemble de notions dont l'introduction remonte à 1955 - Lacan, 1955). Il est alors entendu que c'est bien autour d'une perte, présentée comme un trou dans l'étoffe du symbolique - la signification est littéralement perdue - que s'origine et se dynamise le trésor des signifiants, mais à une condition encore: qu'il y ait au moins un signifiant qui ait un statut logique différent des autres, signifiant dit du «manque dans l'Autre»,» trait qui se trace de son cercle sans pouvoir y être compté» (Lacan, 1966, p. 819), comme tel imprononçable. Il est le signifiant pour quoi tous les autres représentent le sujet. Son opération logique intervient à chaque fois qu'un nom propre est prononcé.

On le voit, Lacan s'est toujours mis aux prises avec l'écriture d'un trou sis entre manque, perte et vide. Qu'il l'inscrive comme centralité transcendantale (au nom de la transcendance du signifiant) ne suffit pas. C'est que le vif de la construction lacanienne tient en ceci: Il y a de l'incomplétude! L'avancée de Lacan concerne l'homologie topologique entre structure de l'inconscient comme se situant dans les béances internes à la distribution des signifiants et structure des économies et des jeux pulsionnels. Le double appareillage du signifiant et du pulsionnel pose donc la question de l'existence d'invariants topologiques entre ces deux registres, entre le signifiant transcendantal et l'objet perdu. On comprend de façon très vivante et sûre en quoi les théories des physiciens et des astronomes (Kepler, Copernic, Leibniz) retinrent la passion d'un Lacan désirant formaliser le vide autour de quoi gravite l'orbe de la pulsion dès lors que l'opération signifiante creuse le Réel dans un vide de Chose. Les gravitations de ces orbes se modulant en fonction des registres de la demande et du besoin, de la demande et du désir (ce premier couple notionnel pouvant être retenu par les études psychologiques, le second faisant intégralement partie du domaine de la recherche psychanalytique). On reconnaît là le fameux «graphe du désir» avec son «Che vuoi ?» (Lacan, 1957-1958) illustrant la façon dont le sujet est lié à la possible réalisation de son désir. Mais il faudra une illustration, puis une monstration topologique, celle du tore, pour rendre compte de la façon dont se constituent les relations structurales entre demande et désir (Lacan, année). Le sujet, pris dans les répétitions, pris dans l'insistance de sa demande oublie qu'en même temps son lien aux supposé objets de l'Autre suit un autre chemin, lié à son désir méconnu.

Contrairement donc à ce que l'on suppose souvent vainement et faussement, l'invention topologique n'est pas pour Lacan, une sophistication ultime, élue afin de rendre plus belle ou plus insaisissable une présentation du psychisme. La topologie n'illustre pas la structure, elle est la structure elle-même. Sur ce point je ne comprends pas comment on peut rendre compte de l'itinéraire de Lacan en faisant l'impasse sur la topologie. J'avais autrefois noté à quel point ici la transmission de la psychanalyse lacanienne se distinguait d'un enseignement de la philosophie lacanienne - qui elle, mais en s'appauvrissant, faisait souvent l'impasse sur les abords topologiques.

 

Lacan et Lévi-Strauss: un débat

Tenter de lire Lévi-Strauss avec Lacan n'est-ce pas, pourtant reconduire la pensée en impasse, tant il a été souvent fait mention de ce qui oppose ces deux auteurs. Reprenons maintenant ce qui, dans sa doxa, opposerait Lévi-Strauss à Lacan.

Une ligne de démarcation met en avant l'existence d'un sujet (de l'inconscient) chez Lacan, par contraste avec une absence de sujet dans la théorisation de Lévi-Strauss. Une telle opposition est d'autant plus virulente que prolifèrent les incertitudes et les approximations relatives à la notion de sujet. En ce sens une conception pathique, ou pathétique, du sujet qui en ferait celui qui souffre et qui, à partir de sa souffrance, renverserait sa passivité en activité, convient à la psychologie mais pas du tout à psychanalyse lacanienne. Envisager de façon plus sérieuse une telle objection nous conduit à distinguer le statut que prend l'hypothèse de l'inconscient pour l'un et pour l'autre de nos deux auteurs. Et rien ne devient alors plus aisé que d'opposer l'inconscient vide postulé par Lévi-Strauss à l'inconscient selon Lacan, structuré comme un langage. Structuré « comme », cette précision, ce « comme » indique la place du sujet, en tant que réponse et effet à cette opération de substitution d'un signifiant à un autre signifiant. La question de ce qu'est l'inconscient « lévi-straussien » est sans doute essentielle pour définir les articulations entre le champ anthropologique et le champ psychanalytique, et les malentendus qui s'y donnent jour, aussi.

Le sujet chez Lévi-Strauss participe du symbolique, mais il ne s'effectue pas sur le mode de l'inconscient freudien. Soi l'anthropologue utilise le terme d'inconscient, pour lui, l'inconscient est un ensemble vide, il est tel un organe servant à fabriquer du symbolique. L'idée même d'une conquête d'un savoir inconscient ne tient alors pas.

Une fois épuisé le paysage polémique des oppositions, un fait obstiné, insiste et il renvoie à l'histoire de la pensée: la théorie structuraliste de Lévi-Strauss a été requise par le psychanalyste Lacan. Cet emprunt se fit en raison du fait qu'il était nécessaire, urgent presque, pour Lacan de donner un concept satisfaisant de l'inconscient, qui ne le réduisait pas au refoulé.

Le dialogue fécond entre Lacan et Lévi-Strauss, qui dura une vingtaine d'année, correspond à un tournant structuraliste très net dans le travail de Lacan qui le mène à la thèse du primat du signifiant, thèse qui résiste mal, ultérieurement, à la mise en équivalence des registres Réel, Imaginaire et Symbolique. Mais avant cela, Lacan reconnaît explicitement l'effet sur sa propre élaboration de la doctrine de Lévi-Strauss que ce dernier a clairement établie en 1950 dans l'hommage à Marcel Mauss, et selon laquelle les symboles sont plus réels que ce qu'ils symbolisent, ce qui mène l'anthropologue à conclure que « le signifiant précède et détermine le signifié » (Levi-Stauss, 1950, p 103).

La notion de signifiant s'intégrait très bien dans la première moitié des années 1950 à la façon dont Lacan pensait l'ordre du symbolique en tant qu'ordre tiers. Lacan a longtemps travaillé le symbolique avant d'avoir recours à la notion de signifiant qui fut, pour lui, le moyen de traiter concrètement ce qu'était la prise de l'ordre symbolique sur  le sujet de la parole. Et là, le travail de Lévi-Strauss tombe à pic et rouvre la théorie lacanienne du symbolique en la dotant d'une formulation logique de ce qu'est la règle, le tiers et l'exception (soit le signifiant zéro, ou signifiant sans signifié). Lacan a pu tout à fait radicaliser cette prééminence du signifiant dans sa thèse minimale de la structure quelconque, thèse que ramasse, pour une postérité équivoque, la formule canonique: le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant (Lacan, 1966, p. 819). Une telle assertion suppose quatre opérations logiques qui sont autant de thèses. D'abord celle qui veut que la signifiant représente. Il est plus et moins que présence, à lui s'attache l'énigme d'une présence. Le signifiant représente pour quelque chose, soit, poursuit Lacan, un autre signifiant. Quid alors du sujet, si ce n'est ce que le signifiant ne peut que représenter, mais pour un autre signifiant. Qu'en conclure... il doit suffire au signifiant coordonné de se prescrire certaines articulations très simples et, immédiatement, nous passons de l'ordre d'une simple combinatoire au régime du sujet de l'inconscient comme effet de la structure.

Afin de mener à bien une telle entreprise, d'une élégance supérieure, le structuralisme de Lévi-Strauss prête main forte à celui de Lacan, et le précède. La psychanalyse, si elle vide avec Lacan la notion d'un être psychologique qui la peuplait, reste concernée par la place du sujet dans la structure, ce qui compte ici est que ce choix du primat d'un signifiant sur le signifié, choix que Lacan prélève dans l'œuvre de Lévi-Strauss, mène à des décisions d'écriture qui s'éloignent de toute narrativité. Soit la formule du mathème chez Lacan ou la formule canonique du mythe, deux des plus grands moments de l'écriture théorique du structuralisme. Or, comme nous le verrons plus loin, ces deux formules, contreviennent à la façon commune qu'a l'opinion de définir le structuralisme comme une science des groupes de transformations construites à partir d'antinomies et de couples d'opposition.

La façon qu'a l'anthropologie « lévi-straussienne », d'envisager le symbolique à travers les mythes, les rites et les règles de parenté consiste dans un premier temps à mettre au jour des relations d'homologie, d'opposition et d'inversion qui sous-tendent les récits mythiques et à montrer que ces relations ne font système qu'à condition de prendre en compte toutes les variantes d'un même mythe ainsi que les transformations qui permettent de passer d'un groupe de mythes à un autre. Bien que chaque vie particulière du mythe possède la profondeur d'un trésor, la permanence fondamentale que rien de sa narrativité explicité n'éclaire, suppose, à partir de l'analyse structurelle de son étoffe, de remonter à l'étude des contraintes plus générales de stabilités structurelles. Loin donc de se réduire à son épopée, le mythe devient un modèle logique qui a fonction de résoudre une contradiction. Voici que son zèle n'est plus celui d'un enchanteur mais celui d'un logicien. Son ardeur et sa nécessité - que nous ne pouvons reconnaître et saluer que comme son efficacité symbolique - se font jour dans la rigueur de son agencement, dans la probante monotonie de ses règles de construction.

La volonté de Lévi-Strauss de tracer une littéralisation d'une part importante des mythologies par lui récoltées a donné naissance à la formule canonique du mythe. La double structure du mythe, qui est à la fois historique et anhistorique le fait relever à la fois du domaine de la parole et du domaine de la langue. Les grandes unités constitutives de la logique du mythe vont être recherchées et trouvées comme des plans séquentiels de « paquets » de relation. C'est en se combinant entre elles que les relations prennent valeur signifiante.

Bien davantage qu'un simple récit, le mythe est une machine structurée qui condense et organise les processus et les stratégies qui permettent aux humains et aux sociétés de fabriquer de l'antinomie et du distinctif. Dire un mythe n'est pas dire un conte, c'est plus encore une tentative sans cesse rejouée de contrer l'indifférencié qui tente de détruire les insitutions symboliques et de ramener la vie du socius comme celle de l'individu à la paix délétère d'un éternel sans-commencement. Le mythe explique la précision du langage, et convoque à cet égard la puissance de nomination et sa force de distinction. Il fait du monde un rêve du corps, non plus une simple projection de l'organicité. Il revenait à Lévi-Strauss de prendre appui sur l'analyse des mythes afin de dégager des contraintes plus générales de stabilité structurelle.

Pourtant la formule qu'il a retenu (Fx (a) : Fy (b) :: Fx (b) : Fa -1 (y)) et pour laquelle les lettres a et b désignent deux termes et x et y deux fonctions, a -1 étant le contraire de a, est extrêmement plus architecturée qu'une simple formule combinatoire. Elle ne repose pas seulement sur le fait de calquer sa combinatoire sur celle, élémentaire, d'un groupe de Klein, car, de plus, une torsion interne s'y donne à lire. Cette dernière ne peut avoir de modélisation que topologique, et Lévi-Strauss optera alors pour la modélisation donnée par la bouteille de Klein3. Le schème analogique qui fut tout de même tant usité par Freud dans le parallélisme qu'il tenta entre faits psychiques et faits culturels se trouve subverti par tout un ensemble d'opérations de torsions. En effet, si le mythe est un récit, et si, en tant que récit, il séduit la parole et ouvre ainsi à la possibilité d'un espace rituel et sacrificiel, il est surtout une batterie signifiante dont le but est de maintenir le plus éloigné possible, le plus distinct des antinomies. La vérité du mythe n'est pas épuisée par l'analyse de ses contenus. L'analyse d'un mythe met alors au premier plan, non plus le primat d'un seul code -et c'est à cet égard que Lévi-Strauss trouve Freud réducteur dans l'emploi qu'il fait du strict code « psychologique »- mais « la propriété qu'ont tous les codes, en tant que codes, d'être mutuellement convertibles » (Levi-Strauss, 1985, p. 254).

La seconde thèse de Lévi-Strauss est que cette formule, donnée par lui pour la formule générale des transformations, met en musique le mythe. Qu'elle permet de comprendre que celui-ci se déplie comme le fait une structure musicale ou poétique. En cela rejoint-il certaines positions de Lacan qui en vient à traiter les langues comme si elles étaient toutes, des rêves et des résonances d'une langue qui se fait entendre en toute langue et est réfractaire au sens: « lalangue »? La question mérite d'être dépliée plus que nous ne le faisons ici4.

Il se crée des intermédiaires entre des opposés, et c'est cela produire de l'un...dans une construction mouvante qui ne se figera pas en un seul sens. Un processus de médiation se fait par la suite d'analogues emboîtés et qui, entre ces termes diamétralement opposés, insère des oppositions de plus en plus faibles. Il en va ainsi de l'opposition entre « enfant » et « ancêtre » équilibrée et médiée par des opérateurs qui disent en la dépliant le plus possible les oppositions entre filiation (enfant du lignage) et affiliation (enfant d'une rencontre, d'un moment non trivial de rencontre entre un homme et une femme). Le sens du tabou de l'inceste serait alors - et ceci sans les contredire, nous éloigne des notations freudiennes - de rendre l'enfant possible en ménageant un vide dans le rapport à l'ancêtre. Ce vide sera reconnu et célébré dans les réductions que met en acte le mythe. Dans cette opposition entre enfant et ancêtre, se combinent et s'opposent deux variables majeures: celles des fonctions divergentes entre la procréation (la filiation) et l'alliance (l'exogamie).

La médiation, toutefois ne serait ni complète ni efficace s'il ne s'agissait que de faire se succéder des opposés binaires. Et Lévi-Strauss précise qu'à chaque étage de ses processus de médiation, la pensée mythique substitue, à une opposition première donnée, non pas une opposition secondaire et plus faible, mais une triade formée d'une telle opposition à quoi s'ajoute un terme médian.

Les contraintes morphogénétiques du mythe se situent alors dans une écriture qui rend compte de la précarité des oppositions qu'il construit, le mythe apparaît moins pour un récit figé, sacré et inaugural que pour une coalescence de l'ensemble des ressources de la différenciation qui pour s'articuler vont, sans cesse, frôler leur point d'abolition et de catastrophe.

Autrement dit, le surgissement d'une doctrine explicite du mythe a modifié la relation que l'anthropologie a entretenue avec le régime de l'opposition et de la négation. Rien n'est à tout jamais fixé de ce qui serait une opposition majeure en contraste avec une opposition mineure. Et le surmontement de la contradiction renvoie à ce que Lévi-Strauss nome la fonction spéculative du mythe.

Chaque structure semble être hantée par une violence qu'elle conjure mais qui vit sourdement. Aussi, est-ce bien la dissymétrie et l'instable qui sert de pivot à Lévi-Strauss dans nombre de ces recherches. L'écriture de la réciprocité n'est rien sans l'écriture d'une autre contrainte sous-jacente qui joue le rôle d'une dimension tierce. Si un village Bororo (Brésil) écrit une réciprocité et une solidarité des deux parties, cette symétrie équilibrée est contrariée et démentie par une autre organisation, ternaire, celle-ci beaucoup moins voyante mais bien plus contraignante quant à la prescription des règles du mariage. De même, un village Winnebago (Amérique du nord) n'est pas le même selon qu'il est dessiné par les informateurs appartenant à la moitié d'en haut (coupure diamétrale) ou par les informateurs appartenant à la moitié du bas (coupure concentrique).

Et c'est tout à fait ce genre de discordance, qui ne pouvait être établie sérieusement par le fonctionnalisme, qui permettra à l'anthropologue, portant toute son attention à ce que la science descriptive met à l'écart, de comprendre la structure de la société en question.

Ce serait évidemment forcer le trait que de voir se jouer le même processus chez le Lacan de la topologie et des mathèmes. On insistera toutefois sur le fait que Lacan ne trace pas non plus un repérage binaire qui, dans les formules qui rendent compte du rapport entre sexuel et jouissance, soit les formules dites de la sexuation, opposerait un ensemble dit « homme » à un ensemble dit « femme ». La mise en relation de chacun avec la jouissance sexuelle se fait sans que cette dernière subisse la partition selon quoi chaque sexe aurait la sienne.

En ce sens formule canonique ou formules de la sexuation n'opposent pas fondamentalement des antinomies mais expose des relations de sériations à des forces de dissymétries ou dites, depuis R. Thom, de « catastrophes ». La parole s'oppose à son abolition, le mythe conjure par l'indifférencié mais il le fait par des oppositions qui peuvent se rabattre les unes sur les autres en des points de catastrophes. Lacan et Lévi-Strauss ont ainsi dépassé un régime de grandes antinomies l'un par une logique du non-rapport, l'autre par l'instable propre au dépliement logique et topologique de sa formule canonique. C'est aussi que l'opposition du signifiant et du signifié que Lévi-Strauss ne récuse par, en concerne qu'une modalité particulière du langage, soit le langage de tous les jours, celui qui donne à la linguistique sa matière et son monde. Mais il a soin de circonscrire deux autres sortes de langage, soit d'une part le langage mytho-poétique, d'autre part le langage musical5.

C'est donc la figure topologique de la bouteille de Klein que va choisir Lévi-Strauss pour donner une consistance topologique à sa formule canonique. Dégageons quelques conséquences propres à un tel choix. Bien évidemment que la formule soit faite de retournement et de torsion incite à la penser dans un espace qui n'est pas celui régi par les topologies ordinaires de la sphère et du dedans/dehors. L'originalité de la topologie, au regard de la géométrie ordinaire est elle aussi dans un renversement de plan. En effet, l'intuition commune part de la surface pour imaginer la coupure, la topologie part, elle de la coupure pour penser les surfaces. Car c'est la coupure qui organise la surface. C'est la coupure qui définit la structure de la bande de Mœbius. Il faut partir des organisations de la coupure et de ce qui la surmonte pour définir et organiser les formes de la surface.

En suivant les évolutions transformationnelles des mythes d'origine de la poterie et des mythes qui rendent comptent de l'apparition de la cuisine, Lévi-Strauss indique que ces transformations suivent une dialectique du dehors et du dedans. Cette opposition simple sera arrachée à son évidence première par suite d'inversions et de nouveaux emboîtements entre contenants et contenus. Il est bien question d'écrire des renversements de volumes. « En même temps que la fonction du feu elle aussi se dédouble - pour cuire les aliments, ou pour cuire les pots ou seront cuits les aliments - apparaît enfin une dialectique de l'interne et de l'externe, du dehors et du dedans : congrue aux excréments contenus dans le corps, l'argile sert à façonner les pots contenant une nourriture qui sera contenue dans le corps avant que celui cesse en se libérant d'être le contenant des excréments » (Levi-Strauss, 1985, p. 235). Le tripode « argile-pot-poterie » est emboîté de la sorte dans l'autre tripode « nourriture-corps-excrément », ce par des rapports de métaphore et de métonymie qui font appel au code sexuel du corps. Ce que les psychanalystes nomment sexualité orale, anale et génitale et que Lévi-Strauss désigne comme code psycho-organique (« sexuel si l'on veut » ajoute-t-il - Levi-Strauss, 1985, p. 246) interfère avec d'autres codes, pouvant être mis à contribution, avec d'autres technologiques, zoologiques, etc.

Lorsque Lévi-Strauss indique que « les mythes que nous avons isolés se signalent par une armature commune dont l'image de la bouteille de Klein fait ressortir la spécificité. La démarche qu'ils suivent offrent des caractères originaux. On n'a pas le droit de les négliger au profit d'un psychisme infantile, fut-il universel » (Levi-Strauss, 1985, p. 243), il s'éloigne de toute psychanalyse appliquée. Mais on ne peut qu'être intrigué et intéressé par l'usage que Lacan fait aussi de cette surface topologique (certes non présentée par lui comme une image) dans le séminaire « Les problèmes cruciaux de la psychanalyse » (Lacan, 1965). Rappelons que pour Lacan, l'originalité de la bouteille de Klein tient à sa propriété d'être séparable en deux bandes de Mœbius symétriques, lévogyre pour l'une, pour l'autre dextrogyre. L'intersection de ces deux bandes vient illustrer l'identification transférentielle. Sur la première des deux spirales le sujet est déterminé par une idéalisation de l'Autre, sur la seconde il est en lien avec l'objet « a », qui est au-delà des formations de l'idéal. La bouteille de Klein, surface topologique auto-traversable, et qui peut se retourner comme un gant donne mesure et consistance à la figuration de la séparation de l'Autre et de l'objet a.

Dans quel espace, Lévi-Strauss, quant à lui, pouvait-il « loger » sa formule ? comment en organiser spatialement ses relations d'ordre ? Ni dans l'espace de la droite, ni sur celui de la sphère. L'image de la droite ne peut convenir car des variantes ou des opposés qui, de prime abord, pourraient être affectées d'une valeur d' « extrême » et donc antipodiques comme les sont les deux points les plus éloignées d'une abscisse ne jouent parfois plus qu'un rôle de variables intermédiaires. Quant à l'image du cercle, elle piège la réflexion par sa perfection de plénitude et de clôture et surdéterminera des coïncidences. Pour rendre compte de la transformation qui affecte les mythes (et les rites aussi), en ne référant ses transformations qu'aux formes et contraintes de la vie mentale, Lévi-Strauss associe un état initial à un état terminal d'un ensemble de transformation par le moyen d'une double torsion. L'espace de cette double torsion s'écrit par le groupe de Klein6 et se figure par la topologie de la bouteille de Klein. Pour Lévi-Strauss la position de la formule sur le plan topologique de la bouteille de Klein est bien ce qui fait de la première une partition musicale.

Bien entendu nous ne pouvons nous contenter de repérer l'existence de cette surface topologique auto-traversable chez l'un et l'autre auteur pour mesurer ce qui les rapproche. Si l'un utilise la consistance de la bouteille de Klein pour donner mesure des relations du sujet à ses altérités, et l'autre son image pour illustrer les relations métaphoriques et métonymiques des codes les uns aux autres, dans leurs fonctions de médiations, on voit où elles se séparent. Il n'en reste pas moins que le psychanalyste et l'anthropologue prennent appui sur une considération de la corporéité, des objets chus des orifices du corps.

Qu'est alors cette logique ? Qu'est alors la tentative d'écriture de Lévi-Strauss, si ce n'est une tentative d'écrire, de formaliser et de topologiser ce qui ne cesse pas de ne pas s'instituer manifestement, un réel, une voix, une dimension supplémentaire.

Si la voix ne s'écrit pas, la musique, elle, fut pour Lévi-Strauss le modèle même de cette dissymétrie solidaire et contrariée entre ce qui se formalise au plus et ce qui ne cesse de ne pas s'écrire. La dimension cachée de l'analyse structurelle, cette découverte fondamentale que, cherchant à écrire son monde dans la violence d'une opposition binaire, l'homme fait jouer sous les contrastes linéaires la torsion d'une tierce dimension, rejoint alors la voix, la parole comme la musique même de la structure.

Si structuralisme il y a chez Lévi-Strauss, parole, voix et jouissance sont donc, tout comme chez les Lacan, les acteurs premiers d'une lutte pour la différenciation qui n'achève rien ni ne formalise tout.

 

Un ouvert de la structure, une ouverture pour la psychanalyse?

Appel à la musique comme fin de ces antinomies que cristallise la barre entre signifiant et signifié, réévaluation de l'insistance du son sur le primat sens, le Lévi-Strauss du final de L'homme nu offre au lecteur moderne une vision plus ouverte de la structure que celle dans quoi l'on cloisonne trop souvent l'œuvre de l'anthropologue (Levi-Strauss, 1971). S'y fait jour le désir de réconcilier le sensible et l'intelligible. En effet, dans la musique le sensible perd le statut de signe qui est le sien dans le mythe; le sensible est le signifiant qui s'égale au sens.

Pour Lacan, tel qu'il radicalisera sa position sur ce qu'est la structure, lors de ses conférences dans les universités américaines, chaque structure devient la béance même actualisée dans le langage (Lacan, conférences parues en 1992). Antérieurement, la subversion lacanienne du structuralisme a pu provenir de la mise en équivocité des trois ordres et du développement de la théorie de la jouissance. De fait, mais c'est une banalité de le redire, le sujet sur quoi nous opérons est le sujet corrélé au tragique et à l'acte, un vide en excès donc. Enfin, la théorisation de l'objet « a » emportant avec elle la dimension de la jouissance dynamite tout horizon des possibles d'une théorie anthropologique générale d'un système d'échange généralisé. Cet objet qui possède sa face réelle et donc sa face d'écriture n'est pas un opérateur d'échange généralisé. Il ne peut y avoir d'interrogations sur le prétendu structuralisme de Lacan qui ne prenne en compte cette théorie de l'objet. Cela ruine-t-il toute visée structuraliste? Dans les derniers développements de Lacan, et même dans ceux de Lévi-Strauss ne voyons nous pas l'annonce d'un nouveau structuralisme  moins inféodé à son socle linguistique et délivré de toute réduction naturalisante du social et du psychisme ? Si nous ne pouvons, ici, répondre à cette dernière question, nous nous permettrons de penser qu'elle mérite, à tout le moins, d'être posée.

 

Notas

1 Ce qui revient à déterminer un objet en raison de ses propriétés formelles et la nature des relations qu'il entretient avec d'autres objets dans un système, sans le définir rapport à son émergence et son évolution possible.

2 Un autre histoire de l'imaginaire est possible comme j'ai voulu l'indiquer dans un article paru dans le revue Che Vuoi ? en 2007

3 En mathématiques, la bouteille de Klein est une surface fermée, sans bord et non orientable, c'est-à-dire une surface pour laquelle il n'est pas possible de définir un « intérieur » et un « extérieur ». La bouteille de Klein a été décrite pour la première fois en 1882 par le mathématicien allemand Felix Klein. Elle est étroitement liée au ruban de Möbius et à des plongements du plan projectif réel tels que la surface de Boy. C'est un des exemples les plus simples de variété abstraite, car c'est une surface qui ne peut être représentée convenablement dans l'espace à trois dimensions.

4 sur cette importance de la notion de « lalangue » chez Lacan on se reportera à Jean-Pierre Dreyfuss, Jean-Marie Jardin et Marcel Ritter : Ecritures de l'inconscient. De la lettre à la topologie, Editions Arcanes / Les Cahiers d'Arcane, Strasbourg, 2001 et tout particulièrement à leur dernier chapitre : « L'inconscient comme résonance de lalangue ».

5 point sur lequel Marcel Drach a insisté dans son séminaire tenu à l'Association EspaceAnalytique en 2007/2008.

6 lequel se définit à partir de 4 termes (x, -x, 1/x, -1/x) sur lesquels jouent une application f, qui, à tout élément de cet ensemble(x, -x, 1/x, -1/x), l'application g qui associe son opposé noté -a, qui a tout élément associe son inverse noté 1/a, la composée h de f et de g, c'est-à-dire l'application telle que h(a) = g(f(a)) ; et i ; l'application identique qui, à tout élément a associe i(a)=a.

 

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Recebido em: 24/06/2008
Aceito em: 08/10/2008

 

 

Olivier Douville é Psicanalista e antropólogo. Professor na Université Paris 10 e Paris 7. Presidente do Institut Psychanalytique de l'Adolescence - Paris. Membro titular da Évolution Psychiatrique e da Association Française des Anthropologues. Diretor de publicação da Revista Psychologie Clinique. Email: douvilleolivier@noos.fr