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Paidéia (Ribeirão Preto)

versão impressa ISSN 0103-863Xversão On-line ISSN 1982-4327

Paidéia (Ribeirão Preto) vol.18 no.41 Ribeirão Preto set./dez. 2008

https://doi.org/10.1590/S0103-863X2008000300007 

PESQUISAS EMPÍRICAS

 

Les agressions sexuelles: un aménagement des troubles narcissiques-identitaires

 

As agressões sexuais: uma organização de transtornos narcísico-identitários

 

Sexual aggression: adjustment of narcissistic-identity disorder

 

Las agressiones sexuales: una organizacion de trastornos narcísico-identitários

 

 

Jean-Yves Chagnon

Université Paris Descartes, Paris, França

Endereço para correspondência

 

 


RESUME

L'objet de cet article est de montrer, à travers deux cas, comment se traduisent, dans la clinique projective, certains aménagements pervers contre la menace de décompensation dépressive ou psychotique, problématique récurrente chez de nombreux agresseurs sexuels. L'auteur présente deux cas illustrant ces aménagements défensifs. Un cas de jeune adulte violeur dont la structure de personnalité psychotique est compensée par un mode de relation d'objet et des actes pervers glissant vers la perversité ce qui lui évite le recours au délire face à un péril d'inexistence. Et un autre cas d'adulte pédophile se défendant par ce biais contre des angoisses dépressives de type narcissique. Les épreuves projectives sont interprété en référence à la théorie psychanalytique.

Mots clés: Agression sexuelle. Épreuves projectives. Test de Rorschach. Test d'Apperception Thématique. Interpretation psychanalytique.


RESUMO

O objetivo deste artigo é mostrar, por meio de dois casos, como se traduzem, na clínica projetiva, certas organizações perversas contra a ameaça de descompensação depressiva ou psicótica, problemática recorrente em muitos agressores sexuais. O autor apresenta dois casos que ilustram essas organizações defensivas. Um caso de um jovem adulto estuprador cuja estrutura de personalidade psicótica é compensada por um modo de relação do objeto e de atos perversos que se dirige para a perversidade, evitando o recurso ao delírio frente a um perigo de inexistência. Um outro caso de adulto pedófilo se defende por estas mesmas vias contra angústias depressivas de tipo narcísico. As provas projetivas são interpretadas com referência à teoria psicanalítica.

Palavras-chave: Abuso sexual. Técnicas projetivas. Teste de Rorschach. Teste de Apercepção Temática. Interpretação psicanalítica.


ABSTRACT

The study aims to illustrate, through two cases, how certain perverse adjustments against the threat of depressive or psychotic decompensation are expressed in projective clinical work, a recurrent problem in many sexual aggressors. The author presents two cases illustrating these defensive organizations. One case is related to a young adult rapist whose psychotic personality structure is compensated by an object relation and by perverse acts directed to perversity, avoiding delirium when faced with the risk of inexistence. The other case is related to a pedophile adult who uses these same strategies to defend himself against narcissistic depressive anxiety. The projective tests are interpreted based on the psychoanalytic theory.

Keywords: Sexual abuse. Projective techniques. Rorschach test. Thematic Apperception Test. Psychoanalytic interpretation.


RESUMEN

El objetivo de cuesto articulo es mostrar, por medio de dos casos, como si traducen, en la clínica proyectiva, ciertas organizaciones perversas contra la amenaza de descompensación depresiva o psicótico, problemática recurrente en muchos agresores sexuales. El autor presenta dos casos que ilustran cuestas organizaciones defensivas. Un caso de un joven estuprador cuya estructura de personalidad psicótica es compensada por un modo de relación del objeto y de actos perversos que si direcciona para la perversidad, evitando el recurso al delirio frente a un peligro de inexistencia. Un otro caso de adulto pedófilo si defiende por cuestas mismas vías contra angustias depresivas del tipo Narcísio. Las pruebas proyectivas son interpretadas con referencia a la teoría psicoanalítica.

Palabras clave: Abuso sexual. Técnicas proyectivas. Test de Rorschach. Test de Percepción Temática. Interpretación psicoanalítica.


 

 

Pendant longtemps, les actes d'agressions sexuelles ont été compris comme le fait d'individus à structure de personnalité perverse: position de rejet et de condamnation surmoïque compréhensible pour le grand public, pour qui le pervers pédophile fait figure de bouc émissaire social, d'objet phobique haï/fascinant; position moins compréhensible de la part des spécialistes, car ne résistant pas à une analyse clinique et psychopathologique sérieuse. Depuis une dizaine d'années, de nombreux travaux clinique et/ou de recherche, influencés par la conceptualisation psychanalytique contemporaine, sont venus apporter un nouvel éclairage à cette clinique "extrême" et nuancer les positions précédentes lourdes d'un diagnostic et pronostic d'incurabilité. Je ne citerai pour mémoire que les travaux si éclairants de Balier (1988, 1996, 2005) et Ciavaldini (1999, 2003) et de Ciavaldini et Balier (2000). Ainsi une relecture moderne a permis de comprendre les actes d'agressions sexuelles comme de possibles aménagements (ou défenses) pervers d'organisations limites ou psychotiques et non des manifestations d'une structure perverse monolithique.

L'objet de cet article, après un rappel sur les positions contemporaines à ce sujet, est de montrer, à travers deux cas, comment se traduisent, dans la clinique de l'entretien d'expertise puis la clinique projective (Rorschach et/ou Test d'Apperception Thématique - TAT), certains aménagements pervers contre la menace de décompensation dépressive ou psychotique, problématique récurrente chez de nombreux agresseurs sexuels.

 

Actualité de la question

C. Balier est un pionnier en la matière, le premier psychiatre-psychanalyste français à avoir travaillé avec des agresseurs sexuels incarcérés et théorisé sa pratique dans des ouvrages de référence (1988, 1996, 2005). Il s'est ainsi attaché à décrire des configurations psychiques, des dynamiques agressivo-perverses où les concepts de perversion ou de problématique perverse peuvent être utilisés dans une relecture moderne, centrée sur une psychopathologie de l'acte et non sur une psychopathologie structurale de la personnalité.

Afin d'éviter les discussions stériles, il faut éviter de dire à propos d'un agresseur: "C'est un pervers", ce qui mobilise immédiatement chez les uns et chez les autres les positions inconscientes les plus diverses. On ne peut parler que d'aménagements, de défenses, de symptômes, d'organisations sur un mode pervers, qui ne sauraient définir globalement le sujet une fois pour toutes dans une évaluation de son fonctionnement mental (Balier, 1996, p. 146).

Reprenant une différence ancienne effectuée par H. Ey, Balier (1996) différencie la "perversité sexuelle" de la "perversion sexuelle". Dans la "perversité sexuelle", les rapports à la victime sont organisés par la composante de domination narcissique phallique: la relation à l'objet s'effectue sur le mode de l'emprise et du déni d'altérité, c'est-à-dire essentiellement sur le mode du recours à l'acte. L'autre est réduit à la dimension d'objet utilitaire et perd sa valeur subjective. La démesure narcissique, le triomphe de l'omnipotence visent l'écrasement pouvant aller jusqu'au meurtre. La sexualité (maniaque) est mise au service de la violence. Dans la "perversion sexuelle", si on retrouve la notion d'emprise sur l'objet, la violence est mise au service de la sexualité, Eros liant encore la destructivité. On se situe à un niveau développemental plus évolué où s'expriment des représentations et des formes fantasmatiques plus érotisées. Dans les deux cas, perversion et perversité constituent des modalités défensives contre l'angoisse de castration certes, mais aussi contre des angoisses plus archaïques: majoritairement dépressives dans la perversion sexuelle, narcissiques identitaires proches de l'annihilation psychotique par péril d'inexistence dans la perversité sexuelle.

Ciavaldini (1999) s'appuiera sur cette théorisation pour réaliser la première grande enquête française portant sur 176 agresseurs sexuels incarcérés (tous registres confondus): il a ainsi mis en évidence l'organisation psychique précaire de ces sujets, plus mal équipés que les agresseurs non sexuels (souvent psychopathes) pour faire face aux montées d'excitation ou d'angoisses diffuses (dépressives) mal représentées. Les capacités de représentation, de symbolisation et de déplacement sont en effet souvent très pauvres ce qui réduit la contention et la maîtrise de l'excitation. L'irrégularité des capacités de représentation pulsionnelle fait alors parler "d'archipellisation pulsionnelle", d'immaturité ou encore d'inachèvement structural. Au niveau défensif différentes modalités projectives et/ou le surinvestissement des perceptions externes engageant une dépendance majeure à l'égard de l'environnement sont régulièrement constatées, l'organisation perverse étant loin d'être retrouvée.

Dans cette lignée a eu lieu en France, en novembre 2001, la première conférence de consensus sur la question de la psychopathologie et du traitement des auteurs d'agression sexuelle, regroupant la plupart des experts nationaux (Conférence de Consensus, 2001). En résumé, il ressortait que

malgré le polymorphisme clinique des conduites déviantes et l'infinie diversité des configurations psychopathologiques au sein desquelles ces conduites peuvent apparaître (...) ces troubles du comportement sexuel correspondent bien moins à des troubles de la sexualité proprement dits qu'à des tentatives de 'solution défensive' par rapport à des angoisses majeures concernant le sentiment identitaire, elles-mêmes consécutives à des carences fondamentales de l'environnement primaire au cours de la petite enfance (...) Dans tous les cas, on trouve au premier plan des troubles graves du narcissisme, une fragilité du sentiment de continuité identitaire et une menace d'effondrement dépressif, liés à des angoisses majeures d'altération, voire de disparition de la représentation de soi. Le recours à la sexualité déviante n'est pas systématiquement issu d'une aberration pulsionnelle, encore moins d'un excès de la pulsion sexuelle (souvent peu active en réalité), mais d'une tentative de 'solution de recours' par rapport au déficit narcissique consécutif à l'absence d'images parentales suffisamment bonnes dans le monde psychique interne (Conférence de Consensus, 2001, p. 561).

Au total, les spécialistes réunis lors de cette conférence ont confirmé la difficulté à pouvoir établir un diagnostic psychiatrique précis, ces sujets se situant souvent aux marges des grandes entités psychopathologiques habituelles, entre perversions, psychoses et états limites. Il est noté la relative absence de pathologies mentales franches (type psychose délirante) et une certaine unanimité s'est dès lors fait jour pour évoquer des troubles de la personnalité (Coutanceau, 2001) regroupant immaturités, a-structurations, états limites, psychopathies, caractères paranoïaques, aménagements pervers, etc.

Telle était d'ailleurs la conclusion à laquelle j'arrivais à partir de l'étude de 20 agresseurs sexuels d'enfants examinés dans un cadre expertal par le biais d'entretiens cliniques structurés et d'épreuves projectives (Chagnon, 2000). Il s'agissait essentiellement de personnalités limites usant d'aménagements pervers contre une symptomatologie dépressive voire psychotique, colmatant des traumatismes narcissiques massifs issus d'histoires souvent catastrophiques. Ces sujets agissaient par emprise sur leur objet pédophilique tous les rôles de la scène primitive et évitaient ainsi leurs propres menaces traumatiques, dépressives ou psychotiques selon les cas. La sur-représentativité des cas sociaux y était constatée, proposition reprise par Ciavaldini (2003) dans sa synthèse des données épidémiologiques générales pour qui "des ruptures de conditions socio-économiques favorables ou une précarité établie provoquant une misère socioculturelle" peuvent constituer des facteurs de risques augmentant les potentialités de passage à l'acte sexuel.

La référence structurale seule en effet ne saurait suffire à cerner le passage ou le recours à l'acte qui suppose une analyse psychocriminologique (Senon, Lopez, & Cairo, 2008) dont la dimension psychopathologique n'est qu'un des aspects. Les autres dimensions concernent l'état clinique pendant les faits, le moment existentiel dans une trajectoire de vie, le contexte de l'agression, la relation éventuellement préalable entre les protagonistes, enfin l'élément circonstanciel déclencheur de l'agissement. La dimension conjoncturelle apparaît toujours fondamentale et il est essentiel de différencier les cas où l'agression sexuelle est un acte contingent, occasionnel ou symptôme parmi d'autres d'une éventuelle pathologie occupant le devant de la scène, des cas où l'agression sexuelle est prévalente, constituant le moyen de défense essentiel contre l'angoisse. C'est à ce niveau qu'il est possible d'évoquer des aménagements pervers en différenciant, comme le propose Balier, perversion et perversité.

Bouchet-Kervella (2001) se servira de ces distinctions pour décrire remarquablement à propos de sujets pédophiles suivis en milieu ouvert des défenses fondées sur le recours à la destructivité dans les cas de perversité, fondées sur le recours à l'érotisation dans les cas de perversion. Dans le prémier cas de figure les traumatismes archaïques impensables sont maintenus à l'écart du psychisme, en raison de leur impact désorganisant, par un clivage radical et un déni massif des affects de détresse. L'angoisse correspond à une terreur innommable de néantisation, d'intrusion, de confusion sujet/objet dans les rapports à autrui. La représentation identitaire est fondée sur un idéal de toute puissance phallique restaurateur. Dans le second cas les traumatismes sont figurables mais le clivage fait osciller ces sujets entre reconnaissance et déni de la détresse narcissique et de la dépression. L'estime de soi et la représentation identitaire instables et fragiles sont restaurées par le recours à l'excitation sensorielle érotisée. La place de l'enfant dans l'économie psychique et les modalités sexuelles utilisées diffèrent dès lors. Dans la perversité la victime est perçue comme faible et passive ce qui ranime les vécus infantiles catastrophiques et entraîne une effraction brutale du clivage protecteur du Moi et un moment de confusion psychotique dedans/dehors. Ce risque d'identification confusionnelle est annulé par l'affirmation d'une toute puissance phallique (viol sans érotisme) ou par le meurtre supprimant l'objet inducteur du retour des traces traumatiques. L'identification s'effectue directement à des images parentales omnipotentes et mortifères. Dans les cas de perversion l'enfant est vécu comme un double externe dont la beauté est idéalisée et sur-érotisée, enfant grâce auquel le pédophile identifié à une mère idéale trouve en miroir l'assurance de sa propre intégrité corporelle et de son idéalité. Le déni de la différence des sexes et des générations permet de maîtriser le sentiment insupportable d'exclusion de la scène primitive (la mère unie avec le père) en la recréant sur un mode d'agir narcissique: le traumatisme majeur lié à la reconnaissance de l'altérité sexuée de la mère, sa féminité maternelle est ainsi contournée. Le commerce sexuel avec l'enfant confond érotisme et tendresse: les échanges plus maternalisés que génitaux visent à incarner une représentation de complétude entre mère et enfant auquel le sujet ne veut/peut pas renoncer, peut être parce que perdue trop tôt. La représentation insupportable du désintérêt parental est ainsi déniée et renversée en son contraire, alors que les imagos parentales négatives sont projetées sur les adultes. Pour Bouchet-Kervella le passage à la violence prédatrice serait quasi exclu de ces scénarios car elle mettrait à mal le système de restauration de l'estime de soi, position que ne partage pas Balier pour qui des escalades dans les passages à l'acte sont régulièrement constatées et pour qui la séduction érotique et narcissique constitue de toute façon une violence pour la victime. Quoiqu'il en soit des possibilités de passage d'un système pervers (perversion) à un système perversif (perversité) la schématisation ainsi proposée permet un repérage clair des éléments psycho-dynamiques permettant de déterminer la place des conduites sexuelles agies dans l'économie psychique des diverses organisations mentales.

Ma propre position théorico-clinique (Chagnon, 2000, 2004b, 2005a, 2007) s'inspire des travaux précités qui ne visent pas à isoler une structure perverse opposée à d'autres, définissant une fois pour toutes un sujet, mais qui cherchent à repérer et comprendre des modalités originales de (dys)fonctionnement mental, des configurations défensives perverses (perversion et perversité) susceptibles d'occuper le devant de la scène mentale de registre limite ou psychotique1, ou encore de coexister selon des variations toujours singulières avec d'autres "noyaux" psychopathologiques (psychopathiques, paranoïaques, etc), et ce en fonction de l'histoire et de la conjoncture: il s'agit donc d'un point de vue économico-dynamique plus que structural, ce qui me paraît plus fidèle à la clinique complexe de ces sujets.

 

Exemples Cliniques

Les deux cas présentés ici illustreront donc ces deux types d'aménagements, pervers au sens de la perversité sexuelle chez Laurent, contre des angoisses de nature psychotique, pervers au sens de la perversion sexuelle chez Maurice, contre des angoisses dépressives.

Laurent, ou comment s'abolir soi-même pour rester vivant

Laurent, jeune adulte de 20 ans, est vu en expertise psychologique dans le cadre de sa mise en examen pour viol: il a en effet violé dans un contexte sur lequel je reviendrai, une amie d'enfance qu'il n'avait pas revue depuis plusieurs années. Niant dans un premier temps (il tient des propos incohérents, apparemment confus et persécutifs, au juge d'instruction), il finit par reconnaître ce viol et s'accusera même de l'avoir prémédité, ce qui paraît peu probable. L'expertise telle que je la pratique (Chagnon, 2004a) comporte un ou deux entretiens selon les cas et des épreuves projectives, interprétées dans la perspective psychanalytique de l'école dite de "Paris" (Chabert, 1998).

Laurent est un jeune adulte de type athlétique aux modalités d'investissement de la relation très singulières. Le discours est précipité, logorrhéique, marqué par une soif expressive majeure, moins soucieuse d'élaboration que de décharge d'une excitation hypomaniaque. Les propos, sans jamais être délirants, restent empreints d'égocentrisme ("et moi, et moi et moi") et de contradictions incessantes où se lit quasi à ciel ouvert le clivage du moi. Ainsi en est-il des remarques tenues à l'égard de la justice de laquelle il attend une reconnaissance affective éperdue tout en restant persuadé qu'elle va le détruire, l'entité justice (juge d'instruction et juge des enfants condensés) opérant comme faible déplacement d'imagos parentales elles-mêmes dédoublées et totalement clivées: mauvaise mère/bonne nourrice, père mortifère/beau-père idéalisé.

Laurent est le premier enfant d'une jeune mère (17 ans) "cas social", né d'un père inconnu, sa mère n'ayant jamais voulu lui dire qui il était. Il s'est construit une version selon laquelle ce père dès lors grandiose pourrait être un meurtrier incarcéré au moment où sa mère s'est retrouvée enceinte. Je le reçois en effet dans une pièce décorée par des encres de chine d'un artiste local réputé, en fait un marginal un peu excentrique vivant dans un cabanon et finalement assassiné par d'autres marginaux. Laurent associe alors sur ces tableaux et imagine que son père était le leader de cette petite bande et que celui-ci n'a pu le reconnaître du fait de son arrestation et de son incarcération. Il porte donc dans un premier temps le nom de sa mère.

Comme cette jeune mère était incapable de l'élever, négligente et de surcroît maltraitante, Laurent lui sera retiré vers l'âge de trois ans et placé dans une famille d'accueil en même temps qu'une demi-sœur issue d'un autre homme. Celui-ci deviendra le beau-père de Laurent et, bien qu'alcoolique et maltraitant lui-même, il sera pourtant idéalisé pour lui avoir donné son nom. Laurent ne se remettra cependant pas de cet arrachement d'une mère qu'il déteste mais ne peut pas quitter:

J'arrive pas à la comprendre et je suis souvent en conflit avec elle. Elle parle trop, elle prend ses enfants comme des puzzles, les rassemble et les fait se disputer pour savoir qui l'aimera le plus (…) J'avais l'impression d'être enlevé de ma mère, je recherchais l'amour, il n'y avait que moi, il fallait qu'on rebouche ce trou là, on m'avait enlevé à ma mère.

Deux événements dramatiques parmi d'autres marqueront son enfance puis son adolescence chez sa nourrice estimée pour sa poigne. Un fils puis le mari de celle-ci décèderont (Laurent a 15 ans), ce qui prêtera dans l'entretien à accusations quasi mélancoliques:

J'avais fait une bêtise dans la semaine précédente. Je me suis dit que le Bon Dieu allait nous punir, la semaine d'après il décédait. C'est moi qui l'ai emmené. J'ai beaucoup pleuré, les murs s'écroulaient autour de moi. C'était un gros échec pour moi, je me sentais responsable, c'est moi qui l'avais détruit.

Enfant déjà agité, l'adolescence verra une éclosion de troubles du comportements (agitation, agressivité dans le cadre scolaire et de la famille d'accueil) du fait de sa faible résistance aux excitations externes:

Je suis très influent2, je partais au quart de tour, je n'étais pas violent physiquement mais coléreux. Je pars très vite. Je suis pas violent mais il faut me laisser tout seul dans un coin. Quinze personne ça dégénère, je m'amuse, je déconne. Je suis un garçon très influent, on me demande de faire quelque chose je le fais. Maintenant j'ai changé, je me suis endurci.

On retrouve également derrière ces troubles du comportement un refus conscient de la dépendance pourtant massive sur le plan inconscient, ainsi qu'une quête paternelle majeure habituelle dans ces cas de figures:

J'aurais voulu être occupé toute la journée. Il fallait qu'on s'intéresse à moi, sinon je faisais la tête, je refusais, je redevenais un gamin de 5 ans (…) Je me sentais pris entre ma mère et ma nourrice, j'étais déséquilibré. On remonte et on retombe bien vite (…) À 19 ans, je montais sur les genoux de mon beau-père, je lui faisais des bisous.

Ce beau père lui portera pourtant un coup de couteau et Laurent m'exhibera en relevant son pull une longue cicatrice…

Il sera suivi en pédopsychiatrie à l'adolescence pour ces troubles du comportement et médicamenté (neuroleptiques), l'éventualité de troubles psychotiques étant déjà envisagée. "Serré" par un juge des enfants, il est orienté dans une ville voisine en internat et peut malgré tout investir une scolarité débouchant, après un passage en SEGPA, sur un CAP, un BEP puis un BAC professionnel et enfin un contrat d'embauche. Sur un coup de tête dont la dimension masochiste d'auto-sabotage face à la menace identitaire de dépendance (Jeammet & Corcos, 2005) est plus qu'évidente sauf pour l'intéressé, il laisse cependant tout tomber au moment où son employeur lui propose un CDI pour se rapprocher de sa mère, sirène une fois de plus mystifiante, celle-ci lui laissant miroiter ainsi que son beau-père des retrouvailles idéalisées. À 19 ans, en se rapprochant géographiquement d'eux, qui l'ont appelé pour disqualifier ses engagements et lui promettre un travail jamais entrevu, il rompt avec son foyer éducatif, avec sa petite amie du même âge, avec son employeur prêt à l'engager, écourte son contrat de jeune majeur avec l'ASE, cesse sa prise de traitement médicamenteux. Il finit par se retrouver au chômage, se met à boire et se met en ménage avec une femme de quinze ans son aînée, elle-même mère de quatre enfants.

C'est au cours d'une brouille avec cette femme où elle rompt avec lui, tout en le gardant sous son toit, que le viol aura lieu. La jeune femme violée du même âge que lui était une amie d'enfance qu'il n'avait pas revue depuis plusieurs années et qui avait la double caractéristique de lui ressembler sur le plan psychique (phobie de la séparation) et de le protéger alors qu'ils étaient ensemble à l'école primaire puis au collège. Il tente de reprendre contact avec elle dans la semaine qui suit la "rupture" d'avec sa concubine dont la composante maternelle est plus qu'évidente. Lors des retrouvailles avec son amie d'enfance, il se laisse aller à évoquer sa souffrance liée à cette perte, elle a alors un geste tendre de rapprochement et de consolation: elle le prend par l'épaule. C'est alors que tout bascule:

Pour moi, je sais pas qu'est ce qui a fait que ça c'est produit. J'arrive pas à me comprendre. C'est comme s'il y avait eu un démon dans mon corps. Je suis pourtant pas violent. Après il y a eu un déclic dans ma tête et je suis redevenu normal.

L'allusion au démon (confirmée par la victime qui s'est retrouvée brutalement face à quelqu'un d'autre, avec un regard autre) n'est pas une tentative de se disculper, elle recouvre bien une réalité psychique complexe, maintenant bien cernée, celle d'un dédoublement de la personnalité, une abolition subjective, le sujet se dépersonnalisant pour laisser la place à des identifications archaïques, en l'occurrence aux imagos parentales omnipotentes, pour éviter le brusque retour des traumatismes précoces.

Dans ce viol, comme dans beaucoup de cas semblables, la douleur de la perte de sa concubine est réactivée (après coup de la perte maternelle précoce inélaborable), le laissant dans une passivité et une dépendance insupportables. Le recours à l'acte vient interrompre ce que Balier (1996) appelle un "péril d'inexistence" et mettre fin à un bref moment de catastrophe psychotique devant l'explosion, la rupture du déni-clivage des traumas narcissiques précoces réactivés par la confrontation à son amie consolatrice. Il y a alors un double mouvement inconscient et paradoxal de fusion incestueuse à son amie (sa sœur, dit-il) après la confrontation à la menace de perte de sa mère-compagne et, face au danger qu'une telle recherche comporte (menace d'anéantissement psychique), un mouvement de récupération narcissique-phallique par l'usage du sexe comme moyen d'agression et par désobjectalisation de sa victime dont l'altérité, le statut de sujet autonome sont radicalement abolis: la violence destructrice prend le pas sur le plaisir érotique (pénétration violente sans éjaculation). "C'est le tour de force de l'agresseur qui lui permet d'être sans perdre l'objet, mais sans non plus risquer de se laisser aspirer par lui" (Balier, 1996, p. 181). En fait, Laurent apparaît toujours comme un enfant englué dans sa mère (à moins qu'elle soit engluée en lui) dont il cherche à se défaire impérativement pour exister tout en la gardant (il ne semble ni pouvoir la rejeter ni pouvoir l'intérioriser, en faire un objet interne fiable), un enfant qui se sent exclu, arraché à cet objet maternel sans pouvoir s'en séparer faute de cette assise paternelle quêtée et rejetée tout à la fois: "Après le jugement, je décide de quitter X (sa ville), non, quitter ce quartier là, mettre un mur et qu'on me laisse tranquille. Je fais une croix sur ma famille, ma mère me met trop dedans les ennuis".

Passé un temps de déni, il reconnaîtra son geste et s'accusera même ultérieurement de l'avoir prémédité, ce qui ne correspond ni à la dynamique ni au contexte de l'acte mais constitue une nouvelle manifestation d'accusation mégalomaniaque, laissant ouverte la question d'une possible évolution mélancolique, faute de capacité à élaborer la perte. Laissé en liberté conditionnelle, Laurent reprendra la vie commune avec sa compagne vivant de nouveau l'amour fou: "On va se marier bientôt et on essaie de mettre un enfant en route. Elle veut m'offrir le mien, mon enfant, le mien". Il doit alors percevoir ma désapprobation que je ne cache pas et il fait marche arrière:

Je me pose quand même des questions, comment intégrer un enfant au milieu de quatre enfants. À 20 ans, on est pas mûr à cent pour cent, mais ma femme ne comprend pas (il lui attribue le désir), pour elle c'est une preuve d'amour, ça prouve si je lui fais un enfant que je veux passer ma vie avec. Un enfant c'est pas un jouet qu'on casse…

Je veux maintenant rapidement commenter le Rorschach et le TAT de ce sujet et en dégager les principaux éléments psychopathologiques.

La principale caractéristique de ce protocole de Rorschach (Table 1) et psychogramme de Rorschach (Table 2) tient à la massivité des signes d'une atteinte primaire dans la construction de l'identité du sujet extrêmement mal différenciée de son support maternel et peu intégrée de façon unitaire. Viennent en témoigner de façon récurrente la difficulté à différencier des images précises, souvent interpénétrées, le contenu et le contenant étant interchangeables, confondus, les contenus flous, informes, peu différenciés; la référence itérative à des préoccupations concernant l'évolution, les origines, l'intérieur du corps maternel. Les planches en couleur déclenchent systématiquement le recours à des images anatomiques et utérines renvoyant à une fragilité des frontières dedans/dehors effractées par les stimulations sensorielles. Plus, elles renvoient également à une angoisse de dissociation et de morcellement corporel particulièrement évidentes aux dernières planches, pastels.

Dans ces conditions la question des identifications sexuées est tout à fait secondaire et s'effectue surtout sur un mode phallique-féminin typique de l'identification narcissique. Il n'y a aucune image masculine-virile tenable dans ce protocole ce qui va de pair avec les particularités de la relation d'objet qui renvoie répétitivement à une relation fusionnelle à l'image maternelle. Les images convoquées témoigneraient de l'éprouvé corporel et psychique du sujet, correspondant schématiquement à un sentiment de non être, ou encore d'être indifférencié, englobé dans l'espace maternel. Mais cette dépendance fusionnelle apparaît également destinée à parer à l'angoisse de morcellement et de dissociation. Nous sommes dans un champ psychotique (cf. également le rapport précaire à la réalité) où la menace concerne bien celle d'une décompensation psychotique par éclatement d'un Moi morcelé, incohérent, la permanence identitaire, spatiale (différenciation sujet/objet) et temporelle (continuité) s'avérant extrêmement précaire. Pourtant et nous retrouvons là la complexité des organisations psychiques clivées de certains agresseurs sexuels, le sujet n'a pas totalement sombré dans la psychose et des mécanismes de défense dits narcissico-pervers tentent de colmater, de restaurer la fragilité de l'identité et de limiter l'envahissement morbide.

En premier lieu nous notons des défenses narcissiques classiques (style rigide, réponses "peau", dédoublement narcissique, idéalisation des représentations d'objet et de soi) qui contiennent les pulsions destructrices désintriquées et limitent la confusion identitaire. Or à l'abri de réponses rehaussant la représentation de soi dans un registre narcissique-phallique le sujet peut ensuite déployer quelques images véhiculant la libido. Bien que s'agissant de réponses abstraites et désincarnées, dévitalisées il faut tenir compte de ce mouvement d'expression de l'amour désintriqué de la destructivité subie envahissante. Ce clivage pulsionnel amour/haine pré-ambivalent s'avère précaire, oscillant ce dont témoigne l'alternance entre images sadiques dénoncées ironiquement et images masochiques limitant les identifications viriles et actives. Le sadomasochisme (protecteur ou mortifère?) semble donc particulariser la psycho-sexualité du sujet, ce que corrobore son comportement habituel: il s'agit d'un aménagement défensif contre la destructivité liée à minima par l'érotisation et l'objectalisation ainsi engagée.

En lien avec les représentations de soi narcissiques phalliques des traces de défenses fétichiques (perverses) auraient pour fonction d'écarter l'angoisse identitaire en attribuant un pénis (ou un substitut symbolique) aux images féminines-maternelles. Les enfants dans le corps de la mère peuvent aussi en tenir lieu: un "plein" survient en place de représentations de vide, de manque ou de creux sollicitées aux planches comportant une dimension blanche. Enfin dans le registre de la perversité on notera qu'à plusieurs reprises la menace de dissociation semble "récupérée" par le clivage du Moi où la duplicité s'accompagne de fantasmes de prédation.

Le clivage repéré à trois niveaux (de la pulsion, du Moi et de l'objet) particularise l'organisation défensive et permettrait ainsi au sujet d'échapper tant bien que mal à l'angoisse de destruction et de ne pas sombrer dans une totale confusion et perte des repères, spécialement celle liée à l'identité du fait de la discontinuité et de la friabilité de la représentation de soi. L'ensemble renverrait à une organisation psychotique non décompensée sur un mode délirant donc prépsychotique pour Bergeret (1974). Aujourd'hui cet auteur (2004) parle de "caractères clivables" pour spécifier les organisations psychotiques non décompensées. Les aménagements pervers et perversifs au sens évoqué plus haut permettraient au sujet de se tenir en équilibre précaire sur une ligne de crête qui maintiendrait toutefois un lien "objectal" perversifié à autrui entre menace de dissolution identitaire et d'effraction des limites dans le rapproché fusionnel et menace de morcellement psychotique en cas de perte d'objet. Ils permettraient aussi d'éviter d'un côté le recours délirant, de l'autre le retrait narcissique lourd d'une menace désobjectalisante et désintriquante.

Le TAT est un test plus figuratif et relationnel que le précédent. Grâce à ces caractéristiques, les facteurs de morbidité vont moins trouver à s'exprimer. Laurent peut trouver grâce à la figuration des personnages en interaction, grâce au contenu manifeste donc, un étayage contenant la destructivité, l'éclatement précédent (Table 3). Les récits sont toutefois loin d'être organisés sur un mode névrotique (rigide ou labile) car les conflits d'identification (la génitalité) ne sont pas accessibles. L'inhibition et le recours au factuel, au descriptif priment et signent donc cet accrochage à la réalité externe, au manifeste, et aux perceptions externes faute de pouvoir représenter un monde interne (représentations préconscientes) vacuitaire: la dépendance au monde extérieur, à l'environnement vient palier aux défaillances de l'intériorisation et parer aux pulsions destructrices. Les processus primaires s'expriment dès lors moins sous forme d'un débordement fantasmatique massif (projection délirante) que sous forme de distorsions perceptives, de désorganisation des repères identitaires et objectaux ou encore d'altérations du discours. Nous comprenons cet écart (accrochage/distorsions de la perception) comme un effet du clivage du Moi visant à maintenir séparées perception et hallucination, à éviter le surgissement psychotique des représentations inconscientes (Balier, 1996).

Concernant les problématiques, si au Rorschach la dépendance prenait la forme d'une aspiration symbiotique à l'image maternelle (déniant la séparation morcelante nous l'avons vu), l'angoisse dépressive de perte d'objet (faute de son intériorisation conservatrice) va apparaître plus clairement, traitée selon des modalités hétérogènes: tantôt feutrée et projetée sur le regard triste des personnages (pl. 5), tantôt massive et érotisée masochiquement (pl. 3), tantôt défendue par des procédés de l'ordre de l'inhibition, voire par le déni narcissico-maniaque (pl. 16 blanche: "c'est l'histoire d'un garçon qui a une feuille blanche devant lui et qui pense que sa vie c'était qu'une feuille blanche et qui crée son monde. C'est à dire qu'il fait ce qu'il a envie de faire. C'est tout".) niant les entraves de la réalité (auto-engendrement ?). Mais cette angoisse de perte s'inscrit aussi dans l'effort pour écarter les investissements, notamment libidinaux: ceux-ci comme au Rorschach ne trouvent à s'exprimer que par le biais d'abstractions intellectualisantes et idéalisantes (4, 10) et ne sont donc pas drainés dans des représentations de relation qui impliqueraient une temporalité insoutenable (3BM) par la différenciation et la perte ainsi impliquées.

Au total les projectifs montrent avec une grande netteté comment les aménagements narcissico-pervers venaient suturer, aménager en permanence les risques de bascule psychotique. Sur le plan étiopathogénique, on retrouve des aspects malheureusement classiques: la problématique transgénérationnelle incestueuse, l'environnement primaire impitoyable, les traumatismes narcissiques (noyau froid) et sexuels (noyau chaud) indissociables, les identifications narcissiques. Parmi celles ci, notons l'identification à l'agresseur dont la prise en masse quasi définitive à la post-adolescence vient obturer le travail de mutations décisives, d'appropriation subjective (Cahn, 1998) novatrice que l'adolescence comporte dans les bons cas.

J'attirerai l'attention des autorités judiciaires sur les potentialités de récidive. La liberté conditionnelle sera assortie d'une obligation de soins que Laurent ne suivra pas. Il sera incarcéré un an plus tard (après l'expertise), après avoir tenté de violer une jeune voisine. Lors de son procès, il reconnaîtra avoir agressé sexuellement depuis son adolescence de nombreux enfants dont ceux de sa concubine et l'un de ses jeunes demi-frères, âgé de 4 ans. Il dira avoir été de nombreuses fois envahi et avoir dû lutter contre l'idée de tuer quelqu'un. Nous apprendrons qu'à l'âge de 4 ans, lors des retours chez sa mère, il était violé par l'un de ses oncles… Ces actes se sont réellement produits, l'oncle en question ayant été jugé dix ans auparavant par la même cour d'assises. Il n'avait parlé d'aucun de ces événements lors de l'expertise. Enfin, sa mère dévoilera et lui apprendra à la barre qu'il serait issu d'un viol incestueux proféré par cet oncle, son frère aîné à elle… La boucle était bouclée. Laurent a été condamné à douze ans de réclusion (ce qui est un verdict plutôt clément) et à cinq ans de suivi socio-judiciaire comportant une obligation de soins.

Maurice, 46 ans ou la pédophilie comme défense antidépressive

Maurice est mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans. La particularité de ce dossier vient du fait qu'il n'y a pas eu de plainte (aucun des ex adolescents "abusés" n'a voulu porter plainte, un seul s'est porté partie civile) mais une dénonciation anonyme et c'est le parquet seul qui a poursuivi Maurice. Celui ci a d'ailleurs donné de lui même les noms des jeunes en question mais nié avoir contraint aucun d'entre eux. Pour lui les jeunes auraient librement entretenu des relations sexuelles avec lui et il réfute donc les qualificatifs juridiques.

La clinique de l'entretien est passionnante, mais pathétique et douloureuse à supporter: contre transférentiellement j'ai parfois ressenti un sentiment d'écrasement (Maurice est quelqu'un de corpulent) et d'impuissance. Or c'est exactement ce que décrivaient dans les procès verbaux ses "victimes" qui n'ont toutefois pas voulu porter plainte du fait de la sympathie qu'il dégageait: séduction narcissique et emprise sont puissamment à l'œuvre. Les différents aménagements dégagés au Rorschach (présentés plus avant) vont se retrouver à travers la clinique (avec parfois les mêmes images, voire les mêmes mots) qui nous permet d'accéder au sens de son organisation et de ses passages à l'acte.

Maurice ne fait pas état de traumatismes infantiles manifestes mais il évoque un manque de disponibilité parentale du fait des nécessités laborieuses liées au contexte socio-familial: fratrie nombreuse, parents paysans très pauvres. Dans ses propos il utilise de nombreuses dénégations ("je n'étais pas malheureux, je n'étais pas massacré") et dévoile des images parentales usées, fatiguées possible effet d'une difficulté, toujours blessante pour le narcissisme infantile à réparer les imagos dans la position dépressive. Compensatoirement (?) la mère est dépeinte comme "une maître-femme, au bon tempérament, bosseuse comme un homme, elle dominait, c'était une femme de décision". Portait elle la culotte? "Pas à 100%, c'était un commun accord, il se concertaient pour prendre la décision. Mon père a jamais été écrasé, c'était quand même lui l'homme de la maison. Comme les gens de cette génération". Ces particularités imagoïques détermineront ses identifications (féminin-phallique, masculin-passif) et sa psychosexualité: Maurice est un sujet bisexuel indécis ("Je pourrais vivre avec un gars, mais je voterais plutôt pour une femme. Je sais pas si je suis un homosexuel, je me sens 50/50, j'ai rien contre les femmes non plus"), pédéraste et pédophile.

Il a déjà tenté deux unions avec des femmes mais il a échoué à les maintenir du fait d'angoisses objectales et narcissiques intriquées. De l'une d'elles il dira:

Je me suis buté. Je n'ai pas voulu continuer à vivre avec elle. Le fossé était grand. Je voyais l'écart d'âge plus tard, moi à 60 ans, elle à 45 ans. J'ai peut être gâché ma vie à cause de ça, elle était très agréable. On a rompu mutuellement mais c'est moi qui voyait le fossé. (?) C'est une sorte de peur si on veut. Le fossé se voit plus quand on est vieux. Il y a la transformation du corps qui bouge, le fossé qui s'élargit et puis attendre 15 ans pour être à la retraite avec elle.

Si le fossé en question peut représenter sa vision effrayante du sexe féminin dans lequel il risque de s'anéantir, par projection de ses pulsions prégénitales, il y a aussi une problématique narcissique liée au vieillissement et à la déchéance corporelle dont la jeune femme aurait été le miroir, perspective qu'il aurait fui en la quittant bien qu'il l'aimait.

Maurice a commencé dès le début de son âge adulte à entretenir des relations sexuelles avec des jeunes hommes (des "alter ego") puis des adolescents voire des sujets pré-pubères, relations souvent entretenues au delà de leur majorité: "à 15-16 ans ils ont un corps tout neuf, homme comme femme, qui ne porte pas le poids des années. Ca me fait penser à moi quand j'avais cet âge". Il nie l'idée que vieillir puisse être un souci ou une crainte pour lui, mais l'évocation des satisfactions recherchées ("un petit plaisir sur le temps, un petit plaisir éphémère") renvoie aux mêmes motivations, celles d'une lutte contre l'angoisse du vieillissement, de la déchéance-défaillance physique en tant que celle ci renvoie à une castration narcissique et un effritement de la représentation de soi insupportables mentalement. Il court donc après un fantasme d'immortalité et cherche par la saisie de jeunes adolescents à annuler la temporalité. Dans la scène homosexuelle et pédophilique il occupe tous les rôles actifs et passifs, masculins et féminin, il est à la fois son père et sa mère avec lesquels il réalise une unité narcissique, soi même idéalisé par double interposé dans le regard-miroir de la mère et /ou du père. Il s'agit de s'aimer soi même comme il aurait aimé être aimé lui même et peut être de réparer mère et frères endommagés, castrés: les sujets pré-pubères ont exactement le même âge qu'avaient ses frères quand ils sont tombés gravement malades en début d'adolescence, mobilisant la mère à leur chevet. Cette scène narcissique sert donc à colmater une dépression narcissique reposant sur une expérience de vide faiblement mentalisable d'où les difficultés du sujet à saisir ce qui l'anime. Ceci se prolonge dans la grande difficulté à reconnaître la réalité de ses actes d'agressions sexuelles réalisés par emprise sur ses partenaires, emprise dont il est inconscient: la reconnaître, reconnaître que dans ses actes de séduction il y a une intentionnalité "forçante" entraînerait l'effondrement de la représentation idéalisée de lui même qui dénie les manques.

Au moment de l'expertise alors qu'il avait cessé ses "activités" pédophiliques parallèles à des activités hypomanes (grande festivité) sociales (son travail) et altruistes (secouriste, pompier, grand dévouement pour ses amis) il se sentait menacé par le retour de cette dépression:

Je me sens affaibli, pas malade (?) Je me sens perdu, asséché, paralysé, traumatisé. J'ai une peur noire, une épée de Damoclès au dessus de la tête. Je me morfonds, je ne suis pas très bien, je me mets des idées noires dans la tête. Je m'ennuie, je me promène seul, j'ai une vie triste et malheureuse. Je pleure pas mais j'ai moins envie de vivre.

Alors il tentait de se restaurer en s'isolant dans la maison qu'il avait rénovée et plus particulièrement dans une sorte de musée personnel privé consacré à des meubles, objets et ustensiles anciens: "ça me rappelle le vieux temps, j'y monte quand j'ai des coups de blues". Le ressourcement auprès des objets du passé lui rappelant le "bon vieux temps" démontre d'une part la nostalgie sinon l'attraction par un passé idéalisé et d'autre part le besoin d'un appui perceptif, concret, revivifiant ses objets internes fragiles pour pallier au mouvement dépressif actuel: si Eros a, pour Maurice, longtemps triomphé de la mort (McDougall, 1982), il est permis de se demander pour combien de temps encore...

Les caractéristiques principales de son protocole de Rorschach (Table 4) et psychogramme de Rorschach (Table 5) tiennent aux particularités de la représentation de soi souvent narcissiquement altérée du fait d'une défaillance des identifications secondaires (pas d'identifications masculines viriles à travers les H) mais surtout primaires (blanc interprété en terme de vide) ayant entraîné des difficultés d'intériorisation et de rétention objectales. Pour autant l'intégrité corporelle n'est jamais en cause comme dans le cas de Laurent et nous restons au niveau de troubles narcissiques-identitaires (angoisse du vide, angoisse blanche) qui caractérisent les sujets états limites, borderline et narcissiques plutôt que les psychoses marquées par l'angoisse (rouge) de morcellement. Mais ces particularités de la représentation de soi et des assises narcissiques fragiles entravent, dans une circularité pathologique, l'élaboration pulsionnelle et l'échange objectal "vrai" ce qui se traduit ici par une absence totale de kinesthésies relationnelles alors que le système kinesthésique est démesuré, les processus de pensée étant essentiellement tourné vers les nécessités de restauration narcissique. L'organisation narcissique de Maurice est en effet fragilisée par les nécessités identificatoires, confrontant à la différence des sexes, donc au manque, à l'incomplétude peu gérable car peu stabilisée au niveau de l'angoisse de castration, fragilisée également par les mouvements pulsionnels agressifs destructeurs très vifs mais niés.

Elle va donc trouver à s'équilibrer par différents registres défensifs intriqués:

(1) des défenses phobo-rigides pseudo-névrotiques (défaut de refoulement) visant l'évitement de l'agressivité trop menaçante pour la représentation et l'estime de soi;
(2) des défenses narcissiques dont: le dédoublement "qui maintient l'unicité tout en affirmant la duplication" (Chabert, 1998), l'identité et l'unicité de la représentation de soi étant, au moins jusqu'aux planches pastel y compris aux planches compactes, soutenue et réfléchie dans le regard-miroir proposé par la symétrie des planches; la négation des mouvements pulsionnels présents mais souvent figés, immobilisés dans leur déroulement dramatique; enfin l'idéalisation positive (statues, ange);
(3) parmi les défenses narcissiques l'investissement d'une représentation de soi phallique et dynamique (II, V, VII, IX) occupe une place particulière intermédiaire entre le repli narcissique auto suffisant et l'appel à l'autre étayant, double homosexué;
(4) l'excitation maniaque sensible dans le nombre de réponses, certaines manifestations corporelles, la modification de la productivité aux planches pastel;
(5) la sexualisation de surface qui maintient une excitation sensorielle érotisée dans un système de pulsions (voyeurisme/exhibitionnisme) et d'objets partiels et fétichiques de type pervers: il s'agit d'une sexualisation des traumatismes narcissiques massivement mobilisés face aux planches "maternelles" (I, VII et pastel sollicitant des mouvements régressifs);
(6) enfin les tentatives d'emprise sur la situation d'expertise, de test, et sur la relation à l'examinateur la différence étant peu supportable, à l'image de l'altérité, pour les risques de manque, de dépendance, de rage et de rivalité agressive déstabilisant l'estime de soi (l'impossibilité à faire des choix négatifs) qu'ils font encourir.

C'est à ce prix que sont contournées les angoisses narcissiques identitaires et dépressives du sujet, probablement ravivées par la procédure, peut être évitée une décompensation psychotique: l'absence de mécanismes de projection, d'émergences très soutenues des processus primaires n'en sont que plus marquants.

L'ensemble renvoie via le clivage à un état limite dépressif aux aménagements pseudo-névrotiques, narcissiques, maniaques et pervers. Hypothétiquement j'en proposerais la genèse comme liée à un défaut de reflet dans le regard de l'image maternelle dont Maurice aurait contre investi l'aspect traumatique narcissique en le sexualisant et en se constituant un système fétichique (le manque de pénis recouvrant les manques objectaux précoces) via les modalités identificatoires complexes qui supportent sa psychosexualité elle même singulière.

Maurice sera condamné à une peine d'emprisonnement modérée et à une obligation de soins, ce qui dans le contexte répressif actuel en France peut être considéré comme une peine modérée.

 

Considérations finales

Tous les cas d'agresseurs sexuels ne sont pas aussi spectaculaires que ceux présentés ici du fait de la richesse du matériel clinique et projectif obtenu qui peut participer de l'effort de séduction narcissique. La plupart d'entre eux présentent des modalités de fonctionnement mental de type limite-inhibé où dominent l'immaturité et la lutte anti-dépressive. Les actes d'agression sexuelle ne sont pas non plus toujours nécessaires au maintien de l'homéostasie psychique comme c'était le cas pour Laurent ou Maurice. Dans ces cas de figure il est possible d'utiliser les concepts de perversion et de perversité dans une relecture moderne débarrassée du relent de souffre et de mal absolu que ces termes recouvrent habituellement. On s'aperçoit alors qu'il s'agit moins de sexualité et de jouissance transgressive que de violence et de destructivité plus ou moins maîtrisée et que les agresseurs sexuels ne choisissent pas délibérément de le devenir mais s'avèrent contraints à ces recours agis pour se défendre contre des angoisses primitives massives et maintenir un contact à un "objet" privé d'altérité et porteur d'une part de soi indicible.

Le "narcissisme" présent dans la perversion, la quête d'un autre "double" de soi, le refus des différences, témoignent bien sûr d'un évitement des organisateurs œdipiens, d'un mouvement "incestueux". Mais il témoigne aussi de l'effort du sujet pour tenter de faire advenir dans son présent ce qui a "manqué" à l'organisation primitive de son identité. Si le processus pervers échoue dans cette quête, c'est parce qu'il tente de colmater une brèche narcissique qui n'est pas reconnue, qui est effacée, annulée par la défense narcissique elle même (Roussillon, 2003, p. 153).

Quand la dimension perverse érotique échoue ou s'estompe alors les forces violentes auto et/ou hétéro-destructrices subvertissent le sujet qui s'en abolit lui même.

Décrire et expliquer ces processus dans un cadre expertal ne revient pas à exonérer les agresseurs de leurs responsabilités: l'expertise psychologique ne vise pas à justifier, excuser, pardonner le délit ou crime en cause mais doit répondre à un certain nombre de questions destinées à aider les magistrats à émettre leur jugement. Rendre compte du poids des traumatismes sexuels et narcissiques subis et des aménagements défensifs mis en œuvre pour survivre psychiquement a permis de faire avancer la législation française. Depuis le 17/06/1998 des mesures de traitement socio-judiciaire pouvant comporter une obligation de soins sont venues compléter l'arsenal répressif. Il est encore trop tôt pour en mesurer les effets sur la prévention de la "récidive" et donc de la répétition. L'expertise psychologique et l'utilisation des projectifs, ce sera notre vœu, devrait pouvoir participer utilement à l'évaluation clinique individuelle dans la perspective de tests-retests mais également à la mise en œuvre de recherches sur les effets des traitements.

 

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Endereço para correspondência:
Jean Yves Chagnon
Institut de Psychologie. Laboratoire de Psychologie Clinique (EA: 4056) - Université Paris Descartes
71, Avenue Edouard Vaillant, 92100
Boulogne Billancourt, Paris, France
E-mail: jean-yves.chagnon@univ-paris5.fr

Artigo recebido em 15/06/2008
Aceito para publicação em 19/12/2008

 

 

Jean-Yves Chagnon é professor da Universidade Paris Descartes, Paris, França.
1 Roussillon (1999) évoque aujourd'hui des troubles narcissiques-identitaires pour réunir différentes configurations marquées par des traumatismes narcissiques, échappant aux catégories nosographiques usuelles.
2 La confusion influent/influençable exemplarise la confusion sujet/objet

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