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Revista Latinoamericana de Psicopatologia Fundamental

versão impressa ISSN 1415-4714versão On-line ISSN 1984-0381

Rev. latinoam. psicopatol. fundam. vol.18 no.3 São Paulo jul./set. 2015

https://doi.org/10.1590/1415-4714.2015v18n3p476.5 

Conferência

La fonction des identifications “comme si” dans un cas de psychose masquée

A função das identificações “como se” em um caso de psicose mascarada

The function of “as if” identifications in a case of disguised psychosis

La función de las identificaciones “como si” en un caso de psicosis enmascarada

Die Funktion der „als ob“ Identifikationen in einem Fall maskierter Psychose

在一个掩蔽精神病的情况,“好象”的识别作用

Silvia Lippi *1  

*1Université Diderot-Paris 7 (Paris, Fr).


ABSTRACT

Nous partirons de l’hypothèse que le diagnostic, dans l’approche psychanalytique, ne se détermine pas à partir d’une classification des troubles. Pour le démontrer, nous analyserons le cas d’un jeune homme où la psychose ne s’est pas manifestée avec une sémiologie évidente (hallucination, délire, troubles du langage, etc). C’est la reconstruction des processus identificatoires, demeurés inaboutis pour le sujet, qui nous orientera vers un diagnostic de psychose.

Key words: Fantasme; identification; identité; trait unaire

RESUMO

Partiremos da hipótese de que o diagnóstico, na abordagem psicanalítica, não se determina a partir de uma classificação dos transtornos. Para demonstrá-la, analisaremos o caso de um homem jovem para o qual a psicose não se manifestou com uma semiologia evidente (alucinação, delírio, transtornos de linguagem etc.). É a reconstrução dos processos identificatórios, mantidos inacabados para o sujeito, que nos orientará para um diagnóstico de psicose.

Palavras-Chave: Fantasma; identificação; identidade; traço unário

ABSTRACT

We shall assume that the diagnosis, in psychoanalytical approach, is not determined by a classification of psychic disorders. To demonstrate that, we shall analyze the case of a young man whose psychosis did not occur according to an evident semiology (hallucination, delusion, speech disorder, etc.). The reconstruction of the subject’s identification processes, which had remained unfinished, will help us to establish the diagnosis of psychosis.

Key words: Phantasm; identification; identity; unary trait

RESUMEN

Partiremos de la hipótesis de que el diagnóstico, en el enfoque psicoanalítico, no se determina desde una clasificación de los disturbios. Para demostrarlo, analizaremos el caso de un joven en quien la psicosis no se manifestó a través de una semiología evidente (alucinación, delirio, disturbio del lenguaje, etc.). Es la reconstrucción de los procesos de identificación, inacabados para el sujeto, que nos orientará hacia un diagnóstico de psicosis.

Palabras-clave: Fantasma; identificación; identidad; trazo unario

ABSTRACT

Wir gehen von der Annahme aus, dass die Diagnose, bei einem psychoanalytischen Ansatz, nicht von der Klassifizierung der psychischen Störungen bestimmt wird. Um das zu beweisen, analysieren wir den Fall eines jungen Mannes, dessen Psychose sich nicht mittels einer klaren Semiotik (Halluzinationen, Delirium, Sprachstörungen, usw.) manifestiert. Zur Erstellung der Diagnose der Psychose orientieren wir uns am Wiederaufbau der Identifikationsprozesse die für den Patienten unvollendet geblieben sind.

Key words: Phantasma; Identifikation; Identität; einzelne Zug

ABSTRACT

我们的假设是精神分析方法的诊断不由疾病的分类确定。为了证明这一点,我们将研究一名年轻男子的案例,其精神病没有明确的符号学(幻觉,谵妄,语言障碍等)。对其精神保持未完成阶段是一个识别过程的重建,从此引导我们精神病的诊断。

Comment établir un diagnostic de névrose ou de psychose lorsque les signes de cette dernière ne sont pas manifestes? Nous partirons de l’hypothèse que la psychose est une structure1clinique indépendante de l’éventuel déclenchement de phénomènes élémentaires: il peut y avoir un état stable, un état simple, un état «ordinaire»2 de la psychose, qui rend le repérage de la structure incertain.

Une méprise dans le diagnostic peut entrainer une direction imprécise et parfois l’interruption de la cure. Le risque est surtout, avec une psychose (manifeste ou masquée), de déclencher un délire ou un passage à l’acte. Selon notre hypothèse, c’est l’agencement des éléments œdipiens dans le fantasme qui peut nous éclaircir sur la structure clinique du sujet, et en particulier la formation des processus identificatoires, comme nous le verrons dans le cas que nous allons analyser. Nous nous concentrerons exclusivement sur l’examen des éléments qui apparaissent dans le transfert à partir du dire du sujet, en excluant l’analyse du contre-transfert, afin d’éviter toute interprétation projective de notre part (Lacan, 1960-1961/2001, p. 231).

L’œdipe de surface

Romain est un jeune homme en cure au Centre médico-psychologique depuis plusieurs années, suite à une hospitalisation advenue après une tentative de suicide médicamenteuse. Lorsque Romain commence à venir me voir, il venait d’avoir dix-huit ans et aurait dû terminer son bac littéraire cette année-là, bien qu’il ait arrêté la fréquentation de l’école depuis quelque mois.

Il est le plus jeune d’une fratrie de quatre garçons (le deuxième était un polyhandicapé en phase terminale). Deux de ses frères sont policiers, comme le père. Celui-ci avait quitté la famille lorsque Romain n’avait que neuf mois. Les visites du père à la famille depuis le divorce des parents sont brèves et espacées, Romain dit que son père ne s’intéresse pas à lui, d’autant plus qu’il ne veut pas être policier comme ses frères.

Romain se sent différent des autres hommes de la famille et dit ne pas avoir beaucoup d’affection pour eux, surtout après que son grand frère l’a «laissé tomber» pour se construire une famille. Bien qu’ils partagent les mêmes idées politiques d’extrême droite, Roman se sent désormais très éloigné de lui: son frère est devenu un «pauvre bourgeois» me dit-il, «Il se donne des grands airs car il est flic, il se sent le justicier du monde entier». La seule personne pour qui Romain dit avoir de l’affection, me dit-il, c’est son frère polyhandicapé qui l’inquiète beaucoup: «Il va bientôt mourir, je le sais. Tout ce que je fais dans la musique, mes concerts, mes compositions… je le fais pour lui. Il est la cause de ma tristesse et le moteur de ma vie.»

Romain me parle aussi de ses accès de violence qui se manifestent depuis son enfance. Adolescent, il s’est souvent bagarré avec des étrangers, principalement des noirs et des Arabes, «pour lâcher la pression» me dit-il, et contre qui il tient aussi des propos racistes: «Les étrangers causent le mal de notre pays, il n’y a plus d’Etat français. Ils nous volent notre travail, ils abîment notre pays et ils ne sont pas reconnaissants envers la France qui les accueille». (A noter que Romain porte un nom de famille étranger: il me dit qu’il déteste le pays d’origine de son père).

Nonobstant ses opinions extrémistes et sa surestimation qui prend parfois des allures mégalomaniaques, ses propos ne me paraissent pas (encore) trop inquiétants. Au premier abord, je n’ai pas eu le sentiment de me trouver face à une paranoïa, mais à une situation œdipienne assez ordinaire: un jeune homme en train de se confronter à l’image paternelle et à ses propres sentiments ambivalents à l’égard de cette figure incommode.

J’imaginais qu’une fois entreprises les études qui le passionnaient, Romain aurait pu trouver sa voie, une voie indépendante — distante — de celle du père. S’affirmer en s’opposant au père — vu sa figure encombrante et toujours présente dans le discours familial — était sûrement plus difficile que de s’affirmer en suivant le même chemin, comme l’avaient fait ses frères. La cure aurait pu aider le jeune homme à porter le parcours œdipien à son terme. Mais les choses ont évolué autrement: l’Œdipe de surface cache en réalité une problématique autre, en dissimulant la structure psychotique du sujet. Voyons comment.

L’association a-structurale des symptômes et la question du fantasme dans la psychose

Il n’y avait pas que l’apparente problématique œdipienne qui me faisait penser, au commencement de la cure, que j’avais en face de moi un névrosé: le discours logique et cohérent de Romain, l’absence de troubles du langage, de tout signe évident de psychose (hallucination, délire, automatisme mental, etc.) et sa symptomatologie d’allure névrotique m’avaient déroutés sur sa structure. C’est Lacan qui précise que «[…] rien ne ressemble autant à une symptomatologie névrotique qu’une symptomatologie prépsychotique» (Lacan, 1955-1956/1981, p. 216). Autrement dit, obsessions, phobies et conversions ne sont pas incompatibles avec la structure psychotique. Le symptôme n’est pas un signe: c’est la relation du symptôme avec le fantasme, et la façon des symptômes de s’articuler entre eux, qui pourront nous éclaircir sur la structure du sujet.

De quels symptômes souffre donc Romain? Il a une phobie de la ville assez importante: il déteste aller à Paris, prendre les transports, rencontrer du monde, s’immerger dans la foule, être regardé par les gens assis face à lui dans le métro, ou lorsqu’il marche dans la rue… Ces situations le mettent dans un état d’angoisse insupportable. Romain a aussi des somatisations qui font penser à la conversion hystérique, ainsi que d’autres maladies «inexplicables», comme les définit lui-même. Par moments, avec les femmes, son comportement pourrait être considérés comme pervers: «J’ai toujours essayé de dominer les femmes, de les écraser, de leur faire du mal… je vais mieux quand je sais qu’il y a une femme qui souffre à cause de moi» m’avait-il avoué dans différentes occasions.

Les symptômes, ressortissant de logiques de fantasmes différents3 associant phobie, conversion et perversion, ne résultent pas du conflit psychique construit à partir du fantasme œdipien, tournant autour de la problématique de la castration et de l’amour ambivalentdu père. Ses symptômes évoquent une inhibition foncière, une impossibilité d’accomplir des actes en «son nom». D’après Serge André, il y a, pour le psychotique, une «impossibilité d’accéder à la dimension de l’acte, c’est-à-dire l’impossibilité de poser une action ou un énoncé dans lequel il rencontrerait en s’y réalisant le cœur même de son être. A ce niveau de l’acte — que je distingue ici de l’action —, quelque chose lui échappe complètement». (André, 1993, p. 278).

Précisons que l’inhibition n’est pas propre à la psychose, mais dans cette structure, en raison de la forclusion du Nom-du-Père,4 tout acte peut provoquer une décompensation.5 C’est avec difficulté que le psychotique arrive à faire circuler son nom dans la communauté.6

Le passage structurant du «père réel»7 au «père symbolique» (le père mort) ne se réalise pas dans la psychose: le père est tout-puissant, cruel, persécuteur et jouisseur — l’«Un-père» dit Lacan (Lacan, 1955-1956/1966, p. 577) —, et il ne peut pas être tenu à distance par la signature du sujet: Romain renonce, lorsqu’il doit inscrire son nom sur son acte.

Pour le jeune homme, c’est comme si ce père tout-puissant et castrateur faisait son apparition dès qu’il réussissait quelque chose: d’où les symptômes phobiques, les phénomènes psychosomatiques, hypocondriaques, les angoisses, les attaques de violence et les chutes mélancoliques. Comment réagir autrement que par ces symptômes — symptômes qui ont aussi une fonction inhibante — à la cruauté de l’Autre qui se présente sous la forme d’un père envahissant et destructeur?

Les «comme si» et la dispersion identificatoire

La notion d’identification et l’analyse des processus inconscients de sa mise en place peuvent se révéler des instruments importants pour une approche de la structure du sujet. Un diagnostic de névrose sera plausible lorsque l’identification se fait à partir d’un trait de la personne aimée et/ou idéalisée. En revanche, lorsque le sujet s’appuie sur une image sans passer par aucun processus d’inscription symbolique, c’est la psychose qui peut être envisagée.

A propos des «prépsychoses», Lacan repère que le sujet peut s’accrocher à des «identifications purement conformistes» (Lacan, 1955-1956/1981, p. 231), ou alors, s’orienter sur une identification «par quoi le sujet a assumé le désir de la mère» (Lacan, 1955-1956/1966, p. 565).

Pour parer à la défaillance du fantasme fondamental, le sujet est «dirigé» par certaines identifications qui lui permettent de supporter le désir de la mère. Dans la psychose, l’identification à l’objet du désir de la mère est relayée par d’autres identifications qui fonctionnent «par branchement»: tantôt sur les idéaux d’un proche, tantôt sur ceux d’un personnage élu. Pour Romain, il s’agit d’identifications pseudo-paternelles: le voyou, le bagarreur, le justicier. Faute de la possibilité de tuer le père (ou un de ses substituts) dans le fantasme, toute identification symbolique se montre fragile: ce sont alors des identifications à matrice imaginaire qui s’instaurent.

Lacan note en 1956 l’intérêt de la mise en valeur du fonctionnement «comme si» dans les antécédents des différentes formes de psychose (Lacan, 1955-1956/1981, p. 218). C’est Helene Deutsch (Deutsch, 2007a, p. 53-71, 2007b, p. 293-301)8 qui a dégagé ces mécanismes de compensation imaginaire auxquels ont recours certains sujets qui, affirme Lacan, «n’entrent jamais dans le jeu des signifiants, sinon par une sorte d’imitation extérieure» (Lacan, 1955--1956/1981, p. 285). «Imitation extérieure» veut dire que la relation entre le sujet et son idéal reste au niveau de la capture imaginaire. La réduction du rapport à l’autre à la pure relation duelle9 s’avère être une des conséquences majeures de la forclusion du Nom-du-Père.

Un trouble dérivant de l’impossibilité de soutenir le désir à partir du fantasme fondamental10 se révèle dans les formes du fonctionnement «comme si»: nonobstant l’apparente normalité dans le comportement et dans la pensée, les variations des conduites et des idéaux du sujet témoignent qu’il ne dispose pas de boussole dans l’existence.

Romain cherche à donner un sens à sa vie, mais il se disperse dans plusieurs activités qui n’ont aucune continuité. Dispersion, car toutes ces occupations ont pour lui la même importance «vitale» lorsqu’il les entreprend, mais aucune d’entre elles n’arrive jamais à se réaliser.

Le jeune homme agit selon le mode de fonctionnement «comme si»: ses changements dans ses intérêts et occupations nous permettent de poser cette hypothèse. En outre, ses passions se mettent en marche toujours «par branchement»; ce sont ses professeurs, ses amis, ses frères qui le stimulent à agir.

Romain est très intéressé par l’histoire et la politique de la France, qu’il entend protéger de l’envahissement des émigrants. Il pousse cette passion jusqu’à faire partie d’une bande d’extrême droite. En même temps, il joue du jazz dans des clubs et des festivals, il compose de la musique de film, et il voudrait entrer dans une école de musique professionnelle. Il aime aussi écrire : c’est son professeur de français du lycée, qui l’encourage depuis toujours à devenir écrivain. Un jour, il se rend compte que c’est la philosophie sa vraie passion. C’est alors qu’il décide de changer d’orientation: il quitte les bandes ultra-nationalistes — «Mes idées de droite ne vont pas de concert avec celles de Spinoza» me dit-il — et il ne veut plus entrer dans une école de musique. Il s’inscrit à la faculté de philosophie. A l’Université, vu ses bons résultats, il décide de passer l’agrégation et de devenir professeur de philosophie.

Romain cherche un point d’appui pour une existence qui ne trouve pas d’ancrage, menacée par la dispersion subjective, où la tristesse et l’envie de mort l’attendent au tournant, en particulier dans les intervalles entre les activités, dans les passages d’une passion à l’autre. Car ce qui le dirige dans ses actes est uneimage et non un désir. Autrement dit, une identification qui ne se met pas en place à partir du fantasme et qui paradoxalement, le fantasme, l’esquive. Le désir perd ainsi son support.

Le trait et la distance

A partir des éclaircissements apportés, nous pouvons penser que, chez Romain, les processus identificatoires ne sont pas absents, mais incomplets. Le père et le grand frère sont pris comme modèles lors de son engagement politique, son professeur de musique devient son point de référence quand il décide d’être musicien, ensuite c’est le tour de son professeur de français, et plus tard, ses modèles seront ses professeurs de philosophie, et puis Nietzsche, Wittgenstein, Céline, Artaud, Mike Tyson, De Gaulle, Saint Augustin...

Mais qu’est-ce qui fait que ces diverses figures paternelles qui se succèdent ne tiennent pas longuement dans leur fonction? Pourquoi le sujet ne peut-il pas les inscrire dans la structure du fantasme œdipien?

Selon notre hypothèse c’est le père qui, «incapable» d’accomplir sa fonction symbolique, constitue le centre du problème pour Romain. D’après Helene Deutsch, l’identification au père tout-puissant fait si que le moi est à la fois «affaibli et renforcé» (Deutsch, 2007c, p. 220). Mais de quel moi parlons-nous? Pour Romain, l’identification ne tourne pas autour de l’«idéal du moi», mais du «moi idéal»11, instance narcissique instable et fragile. Autrement dit, son identification s’arrête à sa racine. Les modèles que Romain s’est appropriées lui procurent un sentiment temporaire d’identité, construite d’après une image phallique inentamée. Les identités sont variables, au service d’une valorisation narcissique rapide et efficace: c’est le moi idéal «exalté» qui cherche à parer à la carence de l’idéal du moi.

Le père dans l’histoire de Romain n’apparaît que pour le persécuter ou pour renforcer le narcissisme glorifié par la mère, ou alors, comme modèle de toute puissance àcopier: «Si je m’entraîne physiquement comme mon père, je peux devenir aussi fort que lui» m’avait dit un jour Romain, après avoir repris la fréquentation de bandes racistes. Ou alors: «Je veux devenir comme Kant», ou «Je veux écrire comme Céline», quand le philosophe et puis l’écrivain était devenus le héros du moment.

Nonobstant les invectives du fils, signe (apparent) de la rébellion de celui-ci contre la puissance paternelle — Romain passe de l’idolâtrie au mépris —, le père ne peut pas mourir dans le fantasme. Précisons que combattre contre un père increvable n’est pas propre à la psychose; si dans la névrose le conflit «se résout» dans le symptôme, dans la psychose il n’y a pas de conclusion «pacifiante» entre les deux antagonistes.

Pour Romain, la relation avec le père est monodirectionnelle: c’est seulement Romain qui va dans la direction du père (idéalisation), et jamais l’inverse (accepter de se faire tuer par le fils).

Notons que ce n’est pas le père de la réalité qui fait problème, mais la position occupée par le père dans le fantasme du sujet. Pour qu’une identification puisse s’établir au niveau symbolique, il faut un mouvement réciproque entre les deux pôles, le fils et le père: les flèches directionnelles se rencontrent dans un seultrait, trait qui les caractérise — il lesmarque — tous les deux. Le trait, espace partagé entre le fils et le père, maintient les deux instances, père et fils, à distance. Mais il inscrit aussi une distance du sujet d’avec soi-même, car le trait distinctif du sujet — letrait unaire — appartient aussi à l’Autre: le sujet n’est pas un «tout» mais une «unité discontinue»: unité imaginaire et discontinuité symbolique. Il n’y a pas de «sujet total», le trait sépare le sujet d’avec soi-même. Toute identité est apparence, masque, couverture, effet imaginaire produit par la coupure symbolique. Effet imaginaire et nécessaire de l’identité, le sujet trouve son espace : il marque ses distances, d’avec soi-même et d’avec l’Autre.

Dans la psychose, et en particulier dans les dispositions «comme si», l’identité se montre comme une situation d’urgence, où une identification de l’ordre de l’imaginaire prend, enextremis, la fonction de l’identification symbolique pour le sujet.

La question est donc: une identification imaginaire peut-elle accomplir une fonction structurale pour le sujet? Peut-elle remplacer l’identification symbolique fondée sur le trait, trait qui est coupure, différence, distance?

Identification au trait et identification d’emprunt

A la fin de l’été qui avait suivi sa première année d’études, Romain avait replongé dans la détresse. Suite à un court séjour chez son père, il était revenu sans espoir et sans confiance en ses capacités. Il avait repris, avec ses camarades du quartier, ses agressions envers les étrangers. Il ne lisait plus et voulait de nouveau faire justice, mais sans une vraie conviction: «Je ne ressens plus qui je suis, la philosophie et l’écriture me paraissent des processus artificiels, inutiles. Je me cache derrière des images de virilité… je me bats contre mes adversaires pour défendre mes idées et ma nation… parfois je pense que cela ne sert à rien, que je ne suis plus ce que j’étais, que je ne suis plus rien. Je ne suis plus rien du tout».

Romain se perçoit comme un être inconsistant et il se plaint du manque d’assise de son identité, il ne se sent plus le philosophe, et non plus le bagarreur d’antan. Le sentiment d’inconsistance témoigne d’un glissement de son désir sur la seule surface imaginaire, sur la pure captation de l’image. Le moi a une propension à se laisser capter toujours par d’autres images, d’où l’association entre les troubles de l’identité et la prévalence des identifications imaginaires.

Pour Freud, l’identification se réalise à partir d’un trait,12 «eineinziger Zug», que Lacan traduit par «trait unaire».13 Le trait unaire, porteur de la différence et de l’altérité (Lacan, HC), est le support de l’identification du sujet, et il permet le comptage: identitédes signifiants et différence du signifiant d’avec lui-même lorsqu’il se répète (Lacan, 1968-1969/2006, p. 356). Au niveau du lien social, le sujet, identifié au trait — unaire —, est de même identique aux autres qui sont passés par la castration comme lui, et différent grâce au trait de singularité auquel il s’est identifié. Le trait unaire donne une identité au sujet: marque symbolique, il soutient l’identification de ce dernier.

L’identification «comme si» est une «identification d’emprunt» qui ne se fait pas à partir du trait de la personne idéalisée, mais au moyen d’unesuperposition du sujet à l’objet élu. Elle tend à remédier à l’inconsistance de la signification, à la défaillance du fantasme fondamental et, dans le champ des identifications, au défaut du trait unaire. Parmi les troubles de l’identité, beaucoup sont dus en effet à la carence de cette identification primordiale au trait unaire.

Quand la marque la coupure — du trait unaire ne peut pas s’inscrire, la fixation de l’être n’est pas assurée, et le sujet ne dispose que de masques labiles pour asseoir son identité. A l’égard de celles-ci, le sujet éprouve le sentiment d’un manque de connexion stable et solide. Il en résulte un sentiment d’inconsistance lié à la mollesse, à la fragilité de ses identifications. Une identification «comme si» soutient difficilement le sujet dans la construction de son identité. Car cette identification d’emprunt est «programmée» à l’envers de celle du trait unaire: c’est l’imaginaire qui est appelé à soutenir le symbolique qui fait défaut (pour limiter le réel). Le sentiment d’identité reste donc fragile.

Conclusions

Dans le cas que nous avons présenté, nous avons cherché à montrer que, même en absence de déclanchement, nous pouvons avoir à faire avec un sujet psychotique: l’analyse de l’Œdipe dans son rapport au fantasme et l’examen des processus identificatoires nous ont conduit à cette hypothèse de diagnostic pour Romain. Aujourd’hui, sa psychose n’est plus masquée.

Suite à la mort de son jeune frère polyhandicapé, advenue trois ans après la reprise de ses études, le jeune homme a déclenché un délire mystique d’allure mégalomaniaque, avec des traits paranoïaques. Romain croit fermement en Dieu: appel à une imago paternelle unifiée, autrement dit, à un père pacifiant capable de donner au sujet une stabilisation par la voie de l’imaginaire.

Romain a acquis aujourd’hui des certitudes inébranlables, au nom desquelles, il veut dénoncer les faux principes qui gouvernent le monde. Il n’a plus besoin de confirmations, il est désormais sûr d’être dans la vérité: il est en plein accord avec la nouvelle réalité qu’il s’est construit grâce à l’acquisition d’un savoir essentiel, inventé par le sujet lui-même.

Pour construire un délire structuré, Romain a du passer par des processus d’identification «comme si». Ils ont «soutenu» le sujet pendant plusieurs années, avant que le sentiment généralisé de persécution puisse se constituer d’abord comme délire structuré, et se transformer par la suite en délire mystique.

Nous avons cherché à montrer que les identifications «comme si» constituent un signe clinique de première importance: elles témoignent d’une faille symbolique et d’une forme de compensation de celle-ci. Cependant, une marque prise dans une capture narcissique n’a pas la force d’inscrire au niveau du symbolique le trait identificatoire du sujet.

Les mécanismes «comme si» peuvent se constituer comme antichambre du délire, mais ils sont aussi des modes de compensation pour le sujet psychotique. Néanmoins, ils permettent difficilement une inscription «définitive» du sujet dans le lien social, bien qu’ils puissent parfois se stabiliser pendant des longues périodes.

Références

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1 La structure, dans son acception psychanalytique, ordonne l’ensemble des effets produits sur le sujet par le langage. Elle n’est pas une catégorie, ni une classification. Dans la conception structurale de Lacan, on se détache de la prise en compte de la singularité de l’élément pour s’attacher aux relations qui existent entre les différents éléments de plusieurs ensembles (Lacan, 1955-1956/1981, p. 207).

2 «Psychose ordinaire» est un syntagme de Jacques-Alain Miller. Connotation qui se base sur un constat clinique, nous n’élargirons pas pourtant cette expression, comme le fait l’auteur (Miller, 1997a,1997b, 1999). Nous nous écarterons aussi des catégories d’«état-limite» (border-line), qui ont, bien sûr, une valeur clinique, mais qui relève d’une pratique fondée sur l’idée de mesure et qui se heurte à la conception structurale de Lacan, point de départ de notre interrogation.

3 Federn fait une constatation similaire lorsqu’il dégage un signe de schizophrénie «latente» dans l’histoire d’un sujet «comportant des périodes avec des sortes de névroses différentes, telle que la neurasthénie, la psychasthénie, l’hypocondrie, l’hystérie de conversion précoce, l’hystérie d’angoisse et les obsessions et les dépersonnalisations sévères» (Federn, 1969, p. 139).

4 A distinguer de la personne du père, le Nom-du-Père est un opérateur du discours. Aux yeux de Lacan, la fonction paternelle est à attribuer à l’effet symbolique du langage, et non à une personne en chair et en os. Une impasse au niveau du Nom-du-Père, c’est-à-dire de la fonction paternelle, se présente dans la psychose: c’est ce que Lacan appelle «forclusion du Nom-du-Père».

5 L’inhibition névrotique concerne, en revanche, la crainte de la castration et de l’écroulement de l’image phallique, toujours en relation avec le fantasme construit autour d’une figure paternelle, qui va de l’idéalisation au parricide (Freud, 1923/1981a, p. 272).

6 Pensons au cas de Van Gogh, qui n’a jamais signé ses œuvres avec son patronyme (Martin-Mattera, 2011, p. 429).

7 Nous distinguons le «père de la réalité» du «père réel», c'est-à-dire le père dans sa dimension traumatique et persécutrice pour le sujet.

8 À la lumière de l’approche structurale apportée par Lacan, les personnalités «comme si» peuvent être considérées comme des psychoses. Ce n’est pas pourtant ce que pense Helene Deutsch.

9 Précisons que l’identification «comme si» est à distinguer de l’identification à sa propre image lors du stade du miroir, où il y a inscription symbolique grâce à l’intervention verbale de l’Autre, qui reconnaît le sujet et qui lui donne, de cette façon, une identité.

10 Notons que des semblables carences de la fonction du fantasme, inapte à parer à la jouissance de l’Autre, se rencontrent aussi dans l’hystérie. Mais dans cette structure, la labilité et le sentiment d’inaptitude ne sont pas poussés à l’extrême: la dimension symbolique, liée et à la métaphore paternelle qui a été opérante, vient protéger le sujet de la persécution et de l’identification à l’objet déchet, ce qui n’est pas le cas dans la psychose.

11 Le moi idéal se constitue à partir de la reconnaissance amoureuse et idéalisante de la mère à l’égard de son enfant, tandis que l’idéal du moi se construit sur un trait paternel. L’idéal du moi est pour Freud un substitut du moi idéal et se forme à partir de l’instance du surmoi. Pour Lacan, il tient une fonction symbolique : il règle les identifications et les conflits du sujet dans ses rapports à ses semblables.

12 Précisons que pour Freud, l’identification est «partielle, extrêmement limitée», écrit-il, «et n’emprunte qu’un seul trait à la personne-objet» (Freud, 1921/1981b, p. 190).

13 La fameuse toux de Dora qui se manifeste à la suite de la toux du père, en focalisant son être symptomatique, est un exemple d’identification au «trait unaire».

Citação/Citation: Lippi, S. (2015, setembro). La fonction des identifications “comme si” dans un cas de psychose masquée. Revista Latinoamericana de Psicopatologia Fundamental,18(3), 476-489.

Financiamento/Funding: A autora declara não ter sido financiada ou apoiada / The author has no support or funding to report.

Received: August 15, 2014; Accepted: October 24, 2014

Editores do artigo/Editors: Prof. Dr. Manoel Tosta Berlinck e Profa. Dra. Sonia Leite

Conflito de interesses/Conflict of interest: A autora declara que não há conflito de interesses / The author has no conflict of interest to declare.

SILVIA LIPPI: Docteur en psychologie; Chercheur associé au CRPMS, Université Diderot-Paris 7 (Paris, France); psychologue clinicienne titulaire (Etablissement Public de Santé Barthélémy Durand); Psychanalyste. 113 boulevard Voltaire 75011 Paris, France e-mail:slippi@club-internet.fr

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