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Ágora: Estudos em Teoria Psicanalítica

Print version ISSN 1516-1498

Ágora (Rio J.) vol.17 no.spe Rio de Janeiro Aug. 2014

https://doi.org/10.1590/S1516-14982014000300009 

ARTIGOS

 

Dépendance à l'adolescence : le vide par l'excès

 

 

Teresa Rebelo

Maître de Conférences en Psychopathologie à l'Université de Rouen (EA 4700). Psychologue Clinicienne, Psychanalyste. Membre du Cila. teresa.rebelo@univ-rouen.fr; tsvrebelo@gmail.com; trebelo@orange.fr

 

 


RÉSUMÉ

Le lien est perçu à la fois comme une condition et une variable de la formation psychique individuelle. Mais aussi la question qui renvoi à l'absence et à la séparation. Toutefois, pour certains adolescents si la question centrale du lien est justement la possibilité de symboliser une absence, on peut imaginer que la construction d'un lien sera toujours complexe et constituée de plusieurs aspects. Avec Daphnée, 17 ans, consommatrice de cannabis, nous allons questionner la fonction para excitante du cannabis pour que les liens intrapsychiques et symboliques puissent être préservés.

Mots clés: Dépendance, subjectivation, para excitation.


ABSTRACT

Dependence in adolescence: the vacuum by the excess. The link is perceived at the same time as a condition and a variable of the psychic, but also the question which returns to the absence and to the separation. However, for certain teenagers if the central question of the link is exactly the possibility to symbolize an absence, we can imagine that the construction of a link will always be complex and established by several aspects. With Daphnée, 17 years, consumer of cannabis, we are going to question the function para-exciting of the cannabis so that the links intra-psychics and symbolic can be protected.

Keywords: Dependence, subjectivities, para-excitation.


 

 

La problématique du lien est centrale en psychanalyse depuis l'origine de cette discipline. Le lien est perçu, à la fois, comme une condition et une variable de la formation psychique individuelle. F. Marty (2002), par exemple, aborde la question du lien du point de vue de la présence de deux éléments différents qui ne sont pas soudés ou fusionnés. Ainsi, la problématique des liens renvoi à l'absence, et à la séparation. Une autre question centrale à l'adolescence est la question de subjectivation, telle qu'elle a été conceptualisée par R. Cahn (1991) et développée ensuite par les travaux de B. Penot (2001). A cet égard, le travail de l'adolescence serait la nécessaire élaboration de l'inquiétante étrangeté, propre à l'adolescence.

Par ailleurs, et, en ce qui concerne certains adolescents en difficulté, on peut constater un problème majeur : si la question centrale du lien est justement la possibilité de symboliser une absence, on peut imaginer que la construction d'un lien sera toujours complexe et constituée de plusieurs aspects, notamment celui du lien intrapsychique qui se rapporte aux liens symboliques et représentationnels. Or, ceci est lié à un processus de subjectivation difficile peut donner lieu à des problématiques psychopathologiques où la capacité de liaison est mise en péril par l'excitation psychique à l’œuvre.

Nous allons questionner la fonction para excitante du cannabis pour que les liens intrapsychiques et symboliques puissent être préservés à travers le cas de Daphnée, une jeune femme de 17 ans, consommatrice de cannabis depuis ses 14 ans, Une fonction économique qui permettrait au sujet de maintenir la continuité psychique, en dépit de tout.

 

DAPHNÉE 17 ANS

Daphnée avait 17 ans quand le ciel lui est tombé sur la tête. C'était un jour comme les autres : un peu de cours, un peu de copines, un peu de télévision, un peu de musique et, surtout, beaucoup de cannabis. Oui, parce que Daphnée fumait beaucoup de cannabis : beaucoup le matin, et l'après-midi et davantage le soir.

Ce jour-là, donc, Daphnée a fumé son cannabis avant de se coucher, c'était une habitude. Elle aimait bien sa « taffe du coucher », comme elle l'appelait. Et puis, elle s'est endormie, comme d'habitude. Mais ce soir là, on ne sait pas pourquoi, les choses se sont déroulées autrement. On ne sait pas si les dieux avaient décidé autre chose ou si un mécanisme inéluctable était en marche. Ou même ci c'était les deux, parce que parfois c'est la même chose. On appelle ça un destin, il paraît. Ce soir là, Daphnée a rencontré son destin comme elle me l'a raconté et par conséquent, le ciel lui est tombé sur la tête.

Ce fut un monstre qui la réveilla, un monstre terrible qui voulait l'emporter avec elle. Un monstre qui voulait la manger. Elle a beaucoup crié. Elle a crié afin de se rassurer que ce n'était qu'un cauchemar. Quelque part, au fond d'elle-même, elle savait qu'elle allait se réveiller. Donc elle cria. Mais, cette fois-ci, ce fut différent, elle ne se réveilla pas. Et elle a crié encore plus fort, puis elle a commencé à courir, pour fuir cet ogre qui voulait la dévorer. Il faisait froid, humide, noir et elle courrait pieds nus. Puis, elle tomba, elle se leva et elle retomba et elle se leva, encore et encore. Elle ne pouvait attendre que l'inévitable arrive sans lutter. Le monstre allait la tuer. Daphnée continua à crier de toutes ses forces. Elle pleurait, elle criait, elle attendait la mort. Prise, par la panique et dans l'horreur absolue, Daphnée s'est soudainement évanouie.

Elle s'est réveillée dans son lit, entourée par les surveillants du pensionnat où elle était scolarisée. Daphnée avait fait un épisode hallucinatoire et elle avait été trouvée dans le jardin du pensionnat, en larmes et en pyjama. Les parents furent appelés et Daphnée est rentrée à la maison pour « se reposer ».

Elle m'a été envoyée par son médecin de famille pour essayer de « comprendre ce qui s'était passé ». Daphnée était la fille unique d'une famille argentée et aristocrate. Elle était scolarisée dans un pensionnat à sa demande et sa famille ignorait tout de sa consommation de cannabis. Elle avait commencé à « fumer » à 14 ans. Au début c'était « juste comme ça ». Juste pour passer la journée et aussi pour ne pas s'ennuyer au collège, Elle fumait pour être avec les autres, et puis, petit à petit, elle a commencé à fumer , seule. A 16 ans, elle demande à aller en pension. Elle se sent seule à la maison. Son père travaille en Suisse et sa mère en Europe. Pendant la semaine, elle commence à fumer quand elle rentre du collège, puis pour se lever, pour se réveiller, pour pouvoir dormir, pour ne pas penser à sa vie et, « surtout pour faire le vide dans sa tête ».

Sa tête, elle, elle était bien pleine. Pleine d'angoisses d'abandon, d'une tristesse infinie et, surtout, d'une envie de vivre une vie où elle ne serait pas elle. Elle voulait vivre la vie d'une autre. Alors elle fumait et ça « s'envolait » pour ne pas penser qu'elle se sentait seule, pour ne pas penser aux week-ends qu'elle passait seule dans le grand appartement familial, pour ne pas ressentir le grand vide en elle, et, surtout autour d'elle. Alors son besoin de fumer était motivé par la peur du vide. Elle fumait pour ne pas ressentir le besoin d'être avec quelqu'un d'autre qu'elle-même. Et surtout pour oublier son envie d'être quelqu'un d'autre, de vivre la vie d'une autre.

 

LA RELATION DÉTRANGETÉ DE L'ADOLESCENT AVEC SON CORPS

L'adolescence, comme nous le savons, constitue pour tous les individus une période de vulnérabilité au plan identitaire où la continuité psychique est mise à l'épreuve des changements internes (corporels, par exemple) mais aussi externes (les attentes et les exigences de l'environnement entre autres). Durant l'adolescence, les processus d'élaboration psychique sont eux aussi mis à mal par une importante excitation interne qui met à l'épreuve les processus de pensée et les liens aux objets, internes et externes.

En effet, la puberté agit comme un traumatisme potentiel, qui précarise l'équilibre interne de l'adolescent. C'est le temps de la « dysharmonie évolutive » décrite par Kestemberg (1962, p.445). En ce sens, le corps continue à être perçu comme partie intégrante de soi mais, en même temps, la psyché le perçoit aussi comme un corps étranger, surtout, parce que dorénavant, il échappe au contrôle du Moi et plonge l'adolescent dans une relation de passivité. La psyché, au mieux, suit et accompagne ce corps, mais elle n'a aucune emprise sur son évolution. Ce sentiment « d'étrangeté » ne pourra qu'être progressivement outrepassé, s'il est identifié et mis en relation avec l'histoire, le savoir et les expériences acquises par l'adolescent. C'est ainsi que la psyché pourra intégrer le corps et le reconnaître.

Cependant, avant ce dénouement heureux, l'adolescent passe par des étapes difficiles. Le corps n'est plus une forme figée derrière laquelle l'enfant pouvait se cacher, il révèle, au contraire, ses émois et ses troubles les plus intimes. L'adolescent peut être le maître de ses pensées et de ses idées mais il n'est sûrement plus le maître de son corps en pleine crise pubertaire.

« En temps de crise l'équilibre dynamique des (...) modes d'appréhension des autres et de soi sont [est] remis en question et restructuré de façon plus ou moins favorable en un nouveau mouvement évolutif maturant. ». Ainsi, Kestemberg (1962, p.443) considère la crise pubertaire comme un nouvel organisateur du Moi.

Cela s'explique surtout par le fait que cette crise met en cause l'économie psychique. Les mutations mettent en péril l'équilibre existant et l'adolescent, tel un Phœnix renaissant de ses cendres, surgit sous la forme d'un être nouveau et accompli, un adulte en d'autres termes. Kestemberg prend soin, tout de même, de préciser l'importance de la qualité de l'étayage de l'environnement, ainsi que des activités de groupe, des idéaux, du travail scolaire et / ou professionnel, et de la qualité de l'insertion dans la vie sociale.

Pourtant, le processus ne se déroule pas toujours avec autant de facilité. D'ailleurs, A. Green dit, avec un certain humour : « il faut remarquer que l'adolescence a ceci de spécifique qu'elle est la seule crise dans le développement humain dont il est attendu, par un consensus général, des effets positifs. » (GREEN, 1986, p.38). L'enjeu de la crise consiste en la capacité à faire l'articulation entre la réalité interne et la réalité externe, sans tomber dans les excès de la rupture avec l'une ou l'autre.

Quand cette articulation n'est pas possible et que la rupture advient, la possibilité pour l'adolescent de maintenir la continuité psychique dans un processus de subjectivation est entravée par l'excitation continuelle. Dans ce cas, le danger d'une entrée dans un mode de fonctionnement psychique où l'apaisement viendrait de l'extérieur, ou d'un tiers externe au sujet risque d'émerger, dans les problématiques addictives, par exemple et où le dernier cri de Narcisse résonne : « Je suis le seul que je ne peux pas posséder » ou apaiser, pourrions- nous ajouter.

 

LA SUBJECTIVATION À L'ADOLESCENCE

Selon Catherine Chabert (1991, p.295) « A l'adolescence deux tâches essentielles s'imposent au sujet :

● Maintenir le sentiment de continuité d'exister qui fonde son espace identificatoire, en dépit des modifications patentes inscrites par la puberté à la fois dans son corps et dans sa psyché.

● Déployer des potentialités de changement et notamment ouvrir son champ relationnel grâce aux déplacements de ses choix d'objets originaires »

De plus, si comme, l'affirme C. Chabert, le paradoxe entre changement et permanence est le grand défi de l'adolescence, pour certains, ce défi serait au-delà du possible. La « catastrophe psychotique » (CAHN, 1991, p.36) sera au rendez-vous au lieu du compromis possible entre « ce que je suis et ce que je deviens ».

L'adolescence est donc la période de tous les dangers, de tous les remaniements, et sur le plan clinique, le temps de tous les possibles, notamment ; de la possibilité de dépasser des pathologies anciennes, reprises dans le champ actuel où elles se trouvent souvent amplifiées, mais ouvertes à des élaborations nouvelles.

Par ailleurs, R. Cahn (1991, p.39) avance l'hypothèse d'un « empêchement de la subjectivation à des degrés divers » à travers un point de vue psychodynamique de l'adolescence :

« Ces obstacles à la subjectivation se rencontrent peu ou prou à tous les niveaux, depuis l'instauration de l'objet subjectif jusqu'à la différenciation sujet-objet, depuis les modalités d'internalisation de la fonction encadrante, pare-excitante de l'objet primaire jusqu'à celles des identifications, des plus anciennes aux plus différenciées, où le plus souvent prévaut l'intromission par rapport au mouvement spontané d'introjection, depuis des relations pré-objectales jusqu'à celles avec l'objet » (CAHN, 1991, p.39).

Pathologiquement ou normalement engagé, le processus de l'adolescence rencontre « l'inquiétante étrangeté » (CAHN, 1991, p.39).

À l'adolescence, le phénomène de la non traduction de l'inquiétante étrangeté resurgit : face à un éprouvé étranger à la rationalité, les explications des adultes, quand elles existent, la crudité des représentations ou des fantasmes personnels, ne sont pas des traductions adéquates. Il s'agit pourtant à nouveau de « traduire », mais sans aide cette fois du pare-excitation maternel. La conquête narcissique de l'adolescence passe par le renoncement au refuge maternel qui abandonne, autant qu'on puisse l'abandonner, le renoncement aux aspects œdipiens des parents, et ce, en leur présence, le renoncement à la bisexualité. Le passé est nostalgique et la saudade inévitable. C'est au pare-excitation propre (et donc à sa capacité, sa plus ou moins grande souplesse, sa force liante et surtout ouverte à des nouvelles liaisons) de fournir la contention, d'intégrer l'inquiétante étrangeté nouvelle à ce qui est déjà familier. La subjectivation est à ce prix.

Le vécu incompréhensible de l'adolescence, comme jadis les mauvaises expériences de la toute petite enfance, font de l'adolescence un temps à la fois nouveau et très ancien. Phénomène d'inquiétante étrangeté et réouverture inévitable des processus de subjectivation, affect et représentation, redeviennent les protagonistes imposés du drame narcissique dans son intrication au drame oedipien à l'adolescence (liaisons-déliaisons-reliaisons). Ils jouent un drame déjà connu, mais ils doivent prendre en compte un élément nouveau : l'entrée du sujet singulier dans les choix de sa sexualité adulte et dans le rôle que la lignée a prévu pour lui mais qu'il doit à la fois faire siens et modifier.

Le sujet est « un agent pulsionnel pris dans un rapport signifiant () un sujet pulsionnel et sexué dont le gain qualitatif se fait dans le sens d'apprendre à mieux jouer, et notamment à mieux passiver, la féconde division structurelle qui est la sienne. » (PENOT, 2001, p.252) et ainsi « subjectiver c'est s'éprouver comme agent de sa vie (sa vie psychique avant tout ». Pour B. Penot (2006, p.183) « chacun de ses termes est indispensable, car s'éprouver sans être agent mène au tournoiement idéique sans fin du névrosé grave, tandis qu'être agent sans éprouver caractérise les pathologies dites comportementales et le fonctionnement opératoire C'est en fait le rapport dynamique entre les termes de ces définitions qui leur fait figurer la subjectivation - entre énergétique et signifiant - impliquant à la fois de s'approprier, de se reconnaître assujetti et de se différencier « ex-sister »… ». Cette nécessaire appropriation passe par un processus d'élaboration « des conflits qui serait l'aboutissement des grandes étapes de la vie » (EMMANUELLI, 2005, p.272) et pour cela une pensée en lien est plus que nécessaire pour donner sens à un monde qui change, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du sujet, sans que celui-ci puisse avoir un vrai contrôle sur ces processus de changements.

Le sujet, selon B. Penot (1999, p.1.493) « ne se caractérise guère par sa plénitude, ni son naturel, mais bien plutôt comme une fonction précaire car indissociable au départ de la prématurité du nourrisson humain, de sa dépendance des premières transactions pulsionnelles avec la mère et du « discours » (verbal, gestuel) de celle-ci. ». Cette « fonction sujet » serait dans tout être humain et liée à l'activité pulsionnelle. « À partir de là, le processus psychique de subjectivation se nourrit de la prise du sujet-agent pulsionnel dans un rapport signifiant » (PENOT, 1991, p.1.556). Ainsi, on ne naît pas sujet, on le devient.

Dans cette conception, le travail de l'adolescence serait la tentative d'un remodelage du pare-excitation, ce qui constitue un des principaux défis de l'adolescence. C'est un temps de subjectivation permettant à l'organisation œdipienne de ne plus agresser l'organisation narcissique, ou d'être moins menaçant. Cette possibilité de travail conjoint de subjectivation et de remodelage est tributaire, comme le souligne Raymond Cahn (1991, p.285), « de l'espace qui aura ou non été laissé à la psyché pour tenter de se dégager par de nouvelles liaisons ».

Ainsi, R. Cahn (1991) émet l'hypothèse que cette impossibilité est associée surtout à un défaut du mécanisme de pare-excitation. Il s'agit d'un processus internalisé à partir de la fonction maternelle, capable de lier et d'organiser les excitations internes et externes tout au long de la vie. Il est donc nécessaire à la différenciation progressive sujet-objet et à la liaison des affects à l'objet dans les représentations et les symboles. Ce processus est la condition même du refoulement primaire et de la possibilité d'identifications structurantes.

Pour finir cette partie, j'aimerais aborder le texte de 1989 de Piera Aulagnier « Se construire un passé », qui parle justement de la possibilité de faire un travail de deuil de l'enfance mais d'un point de vue différent. Elle propose qu'une tâche centrale de l'adolescence consiste en un travail de mise en mémoire et de mise en histoire de son passé infantile, grâce auquel un temps passé peut continuer à exister psychiquement. C'est une sorte d'autobiographie que chaque sujet, dans la période d'adolescence, comme auteur de son histoire doit construire et reconstruire à partir des éléments infantiles qui constituent ce que Piera Aulagnier nomme « fonds de mémoire ». Le « fonds de mémoire » garantirait à l'enfant quelques points d'ancrage dans le registre des identifications auxquelles il pourra faire référence. Il lui garantirait aussi un capital fantasmatique fondamental pour élaborer ce travail à ce titre autobiographique.

« Le temps de l'enfance devra ou devrait se conclure par la mise en place et la mise à l'abri de toute modification de ce que j'essaie de cerner sous le terme d'une part de singulier. C'est ce travail, grâce auquel ce temps passé et perdu se transforme et continue à exister psychiquement sous la forme du discours qui le parle, de l'histoire qui le garde en mémoire, qui permet au sujet de faire de son enfance cet 'avant' qui préservera une liaison avec son présent, grâce à laquelle il se construit un passé comme cause et source de son être. » (AULAGNIER, 1989, p.184)

Il est donc nécessaire que le Je puisse devenir ce que Piera Aulagnier (1989) appelle « apprenti historien », à savoir quelqu'un qui se reconnaît comme coauteur indispensable de son histoire. L'échec de ce travail renvoie non seulement à la psychose, mais à d'autres configurations psychiques échouent à l'accomplissement de cette tâche qui s'appuie sur une confusion des temps, due au manque de repères et à une enfance qui n'a pu être ni conclue, ni historicisée.

Ainsi, la possibilité d'investir son passé, de construire une histoire propre et de se raconter au passé est fondamentale pour l'organisation d'un monde intérieur propre et privé. En revanche la rupture avec ses liens de filiation et avec son histoire empêche une inscription du sujet dans une temporalité. Autrement dit, on peut penser que sans ce travail de mise en histoire, le sujet ne peut pas non plus avoir de points d'ancrage pour se projeter dans l'avenir.

Un autre aspect qui sera rudement mis à l'épreuve à l'adolescence en particulier est la possibilité ou la capacité de résister à la déliaison et rester dans le lien au sens psychanalytique du terme. Autrement dit, dans une existence qui puisse avoir un sens.

 

LA PROBLÉMATIQUE DU LIEN À L'ADOLESCENCE

La problématique du lien est centrale en psychanalyse depuis l'origine de cette discipline. Freud s'interrogeait déjà sur les liens familiaux pour tenter de comprendre l'inscription du sujet dans un ensemble. Ainsi, la question désormais fondamentale est celle de la consistance psychique inconsciente du lien. On peut s'interroger sur les mouvements du désir inconscient, sur le désir de l'autre et l'objet du désir de l'autre. Le lien est alors perçu à la fois comme une condition et une variante de la formation psychique individuelle.

Une autre manière d'aborder la question du lien est proposée par F. Marty (2002) qui, tout d'abord, nous rappelle que ce mot désigne à la fois un objet qui sert à attacher et une fonction affective de lier. Le lien évoque alors la présence de deux éléments différents qui ne sont pas soudés ou fusionnés et qui, du coup, renvoient à l'absence, et à leur séparation. Il nous dira que : « Le lien est une expérience affective qui s'intériorise. (..) Le lien est le signe d'une absence intériorisée, donc d'une présence symbolisée. » (MARTY, 2002, p.11).

En revanche, on peut déjà constater un problème majeur : si la question centrale du lien est justement la possibilité de symboliser une absence, et en même temps si cela est d'une grande difficulté pour certains sujets, on peut imaginer que la construction d'un lien sera toujours complexe et constituée de plusieurs aspects. Au niveau intrapsychique, le lien sert à établir des relations symboliques, à représenter et élaborer des scènes signifiantes pour maintenir une certaine cohésion interne, de façon à préserver le sentiment d'existence et la possibilité de reconstituer notre propre histoire malgré toutes les ruptures et discontinuités de la vie.

Dans ce sens, P. Aulagnier (1989) propose la notion de capital fantasmatique, qui décidera des possibilités relationnelles et des choix de ses supports d'investissement. De plus, elle parle d'un principe de permanence constitué au cours de l'enfance, qui est une matrice relationnelle singulière, et d'un principe de changement qui balise le champ des possibles compatibles avec cette matrice permanente.

Ainsi, l'appauvrissement de la vie fantasmatique implique des possibilités relationnelles très réduites, rigides et répétitives. À partir de cela, on pourrait, par exemple, se demander si le vide de la vie relationnelle est dû à une matrice relationnelle singulière très pauvre, ou s'il vient des attaques des liens internes de cette matrice par l'adolescent, ou encore si ces deux phénomènes combinés en sont la cause. D'ailleurs, Freud (1924, p.299), dans son texte « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose », traite du conflit psychotique entre le moi et le monde extérieur. En effet, dans la psychose, il y a un double refus de la réalité externe et de la réalité interne qui entraîne, dans le second temps du processus psychotique, une double création du monde intérieur et extérieur. Cette création se fait à partir des désirs du ça, tout en rejetant la partie intolérable que le monde intérieur projette dans le monde extérieur. Ainsi, on peut dire que ce deuxième investissement sera toujours différent parce qu'il y a une réinvention du monde à partir des objets substitutifs selon les désirs du ça.

Par conséquent, le travail de construction du lien avec un autre différent de soi est parfois insupportable. C'est l'angoisse de la disparition face à une relation, à une transformation, à une discontinuité qui, paradoxalement, entraîne une rupture radicale de la continuité psychique.

 

LA QUESTION DES LIENS ET DE L'EXCITATION PSYCHIQUE L'ADOLESCENCE

A l'adolescence, on trouve fréquemment des forces destructrices, où la déliaison prévaut sur l'activité de liaison. La continuelle excitation psychique provoque des remaniements qui peuvent provoquer à la fois une rupture narcissique et une rupture d'investissement objectal. Dans le premier cas, il s'agit d'un morcellement psychique tel que la construction d'un espace interne délimité et privé ou d'une représentation de soi reste infaisable. Dans le deuxième cas, il s'agit d'un retrait d'investissement des objets du monde extérieur et d'un repli sur soi. Pourtant, cet enfermement en soi n'est pas une garantie d'investissement narcissique, au contraire il empêche toute possibilité d'élaboration et de contact du sujet avec lui-même.

L'attaque massive des liens intra- et inter-subjectifs apparaît alors comme un mouvement destructeur. L'excitation insupportable du monde interne et externe, qui ne trouve pas dans le sujet une source de pare-excitation, le mène à chercher une source tiers d'apaisement, comme dans le cas de Daphnée et son cannabis apaisant.

La distance relationnelle pose également problème. Ce type de lien oscille entre une menace d'abandon désorganisatrice pour le moi et une proximité rapidement intrusive et persécutrice. Ainsi, le fait que dans les deux cas l'objet a une fonction d'excitateur menaçant la stabilité du moi explique les efforts de ces adolescents pour dénier le besoin de l'objet et la quête d'un objet apaisant. Ainsi, s'approcher de cette position subjective, où les objets sont reconnus comme des tiers apaisants est une partie fondamentale du processus de subjectivation. À ce propos, C. Chabert (2002) évoque l'acceptation nécessaire de la passivité par les adolescents : il faut accueillir les transformations corporelles et renoncer au pouvoir absolu et infaillible grâce à la possibilité de se placer dans une position plus passive. C'est justement cette position qui est insupportable pour les sujets trop fragiles. La passivité semble susciter chez eux le fantasme d'un envahissement complet. De ce fait, on ne peut que lutter contre l'objet et partir à en quête d'un autre qui puisse avoir une effet rassurant.

Ainsi, si l'on revient à la question du lien, on peut penser que les ruptures de liens sont aussi en relation avec le vécu d'une dépendance et d'une passivité, brutalement rejetées, que le lien à l'autre génère. Le besoin de l'autre est si menaçant que le sujet préfère, dénier l'existence de l'autre pour garantir une illusion d'indépendance et de complétude.

Pour conclure, il me semble que, malgré les apparences, il y a une grande concordance entre les différents auteurs sur un point essentiel celui de la question de la souffrance de l'adolescent aux prises avec l'impossibilité d'apaisement de l'excitation interne. Des adolescents pour qui la para-excitation trouve des remplaçants externes au moi. Des adolescents aux prises avec l'impossibilité à faire sienne cette souffrance avant qu'un processus de subjectivation puisse s'enclencher. Si le lien donne un sens à la souffrance, il fait aussi en sorte que celle-ci fasse mal. Cette question de la souffrance ressentie peut se traduire par le sens des symptômes et leur valeur économique. Je n'entends pas la question du symptôme telle qu'une certaine partie de la psychiatrie adepte du DSM-IV la comprend, c'est-à-dire, le symptôme en tant qu'objet d'étude en lui-même. J'entends la question du symptôme au sens freudien du terme, autrement dit, comme appartenant à un sujet et ayant une valeur économique pour celui-ci.

Ainsi, on pourrait avancer l'hypothèse clinique que, pour certains adolescents fragiles, pour qui la question des liens est directement associée à une problématique de subjectivation. Pour eux, le recours à des substances, comme le cannabis, permet le maintien d'un équilibre psychique. Equilibre psychique où le cannabis vient servir d'objet para-excitant, coûteux, par sa possible addiction mais envisageable par l'excès car il permet l'accalmie, mais un apaisement de l'excès par le vide.

 

RÉFÉRENCES

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Recebido em 13/1/2014
Aprovado em 4/2/2014

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