Cézanne

Charles-Ferdinand Ramuz

TRADUÇÃO

Cézanne

Charles-Ferdinand Ramuz

Edição comemorativa, vol. 7. Lausanne: Rencontre, 1967, p. 67-71.

Pourquoi venir le chercher ici quand il n'y était plus, quand il ne pouvait plus y être? c'est ce que je me répétais. Il me le fallait vivant.

Je n'ai eu qu'à sortir de la ville; elle n'est pas grande. [...]

On ne voyait rien encore, à cause des murs, dépassés seulement de distance en distance par la cime d'un cyprès ou des feuillages ronds; mais quand celui que je cherchais s'est enfin dressé devant moi, c'est de partout qu'il s'est dressé, me sautant contre.

Cette ruine qu'une large crevasse prend en travers, surmontée d'n toit à un seul pan; ces superpositions de rochers gris par couches et bancs horizontaux, entre lesquels il y a comme des paliers de gazon; les hauts fûts tordus et roux des pins qui semblent s'entre-croiser au hasard sur un fond de terrain en pente, et pourtant une loi sévère décide de leur direction; comment cette branche d'un vert sourd a l'air frottée de haut en bas sur la toile même du ciel; ces groupements, ces rapprochements, l'encastré, le massif, l'essentiel de l'ensemble, et, au-dessus de tout cela, le ciel qui est la valeur la plus sombre, même à côté des verts dans l'ombre, quand midi redoutablement donne, détachant l'un de l'autre les volumes: où que je me tournasse, il se tenait et il n'y avait plus que lui.

Où il est, c'est ici, me disais-je (et ailleurs, sans doute, puisqu'il est dans tous les esprits), mais cherchant à le situer, extérieurement, si on veut, cherchant le socle: voilà bien où était le socle, et de belle pierre, comme il convenait. C'était bien, dans le lointain, cette pyramide de toits avec une tour qui la couronne pareille à un bâton planté dans un tas de cailloux; c'étaient bien ces lignes qui penchent, ces lignes qui vont de travers, si belles de pencher, si belles d'aller de travers; c'étaient bien aussi cette solitude. Là, la pierre et l'architecture règnent seules: la présence humaine n'y intervient pas. Je me rappelais ses paysages peints: l'homme n'y apparaît jamais, j'entends l'homme tel qu'on l'y rencontre, mais rarement, à cause de l'aridité du sol, et il n'y a ni labours, ni pâtures. Que m'importe l'heure chez lui, et la vie, disons sociale? Ce qui pousse tant d'autres à "animer" la nature, c'est qu'elle manque d'âme chez eux. Alors ils groupent des femmes autour de la fontaine, ils se raccrochent au "sujet"; l'anecdote survient tout naturellement, parce qu'ils sont dans l'accident. Ici, une nudité presque géologique. Il y a l'arbre, il y a la roche, c'est tout.

Et il y a le mur aussi, mais le mur c'est encore le sol, puisque tout entier de rocher, ce sol, et d'un coup de pioche je le désagrège, en vue d'une reconstruction. Là aussi, totalité. Et, quand enfin l'homme est en vue, n'importe quel passant qu'il arrête sur la route, pour lui demander de venir poser, il l'envisage, comme le paysage, isolément, et en lui-même. Portraits, figures de buveurs, joueurs de cartes, femmes en peignoir dans un vieux fauteuil, ici c'est le paysage qui est absent; pas besoin d'un autre fond que le gris d'une paroi ou les dessins démodés d'un paper de tenture. Le costume, l'allure, le geste, peut-être bien qu'ils sont "exacts" et parfaitement caractérisés, mais comme cela nous est égal! De nouveau, ici, le volume, rien que le volume – et le sentiment, qui est si grand, si agissant, si noble parfois d'être contenu, tandis que d'autres le vilipendent et, ne le connaissant qu'en surface, l'éparpillent en surface dans l'arrangement et dans le "sujet", parce qu'ici il est profond et intimément mêlé à la chair, aux nerfs, au sang et substance lui-même, c'est par la forme seule que Cézanne prétend l'exprimer. [...]

Trop de peintres ont planté ici leur chevalet; pauvre pays d'aquarellistes! Midi facile, extérieur, Midi d'effets, Midi de taches, avec ce "beau soleil" qui est chanté dans les opéras: ah! son Midi à lui, par contraste, ce Midi grave, austère, sombre de trop d'intensité, sourd, en dessous, tout en harmonies mates, ces rapprochements de bleus et de verts qui sont à la base de tout et ce gris répandu partout, qui exprime la profondeur et qui exprime la poussière, parce que la lumière, après tout, est poussière, pour qui voit autre chose que la surface et l'accident. Une nature presque espagnole, par une sorte de passion contenue, qui gronde sans gesticuler; une terrible unité catholique de l'esprit et du sentiment, une terrible obligation à tout y faire rentrer.

Comme il est là, comme il est seul, comme tout le reste s'écroule! Comme tout est essai, ébauche, petit mensonge, comme tout est momentané auprès de lui!

Publication Dates

  • Publication in this collection
    23 July 2005
  • Date of issue
    Dec 2004
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