Résumé
Cherchant toutes deux à enraciner la conceptualisation sociologique dans un engagement approfondi des données empiriques, la théorie ancrée (Grounded Theory) de Glaser et Strauss et l’étude de cas élargie (Extended Case Method) de Michael Burawoy divergent toutefois singulièrement dans leurs manières d’aborder l'extension de l'étude de cas et de reconnaître le contexte de recherche plus large dans le processus de théorisation. Pour éclairer les fondements de ces similitudes et divergences, cet article vise ainsi à reconstituer un dialogue entre ces héritages méthodologiques de la sociologie de Chicago et de l'anthropologie sociale de Manchester: (1) en les situant dans les débats épistémologiques fondamentaux des sciences sociales en ce qui concerne la relation entre observateur et participant au cœur du processus de collecte de données sociologiques; (2) en reconstruisant ensuite l'historique de leurs genèses et les connexions existant entre Chicago et Manchester, soulignant les processus sociaux et scientifiques qui ont façonné leurs contributions singulières à l’histoire disciplinaire de la sociologie et de l’anthropologie; (3) en revenant finalement sur l’antinomie entre leurs conceptions de la comparaison et de la généralisation, mettant ainsi en exergue le contraste épistémologique existant entre ces deux approches. Au fil de ces trajectoires disciplinaires parallèles, mais contradictoires, émergent ainsi des ressources méthodologiques répondant chacune de manière distincte au défi de connecter forces globales et dynamiques locales – soulignant ainsi l’importance du dialogue interdisciplinaire et des croisements entre écoles distinctes dans l’histoire et le devenir des sciences sociales.
Mots-clés:
science réflexive; positivisme; épistémologie; observation participante; méthodologie
Resumo
Embora ambas busquem ancorar a conceituação sociológica num engajamento profundo com os dados empíricos, a teoria fundamentada (Grounded Theory) de Glaser e Strauss e o estudo de caso ampliado (Extended Case Method) de Burawoy divergem, no entanto, singularmente nas suas formas de encarar a extensão do estudo de caso e de reconhecer o contexto mais amplo da pesquisa no processo de teorização – revelando afinidades eletivas, por um lado, com uma abordagem positivista voltada para as interações locais e, por outro lado, com uma perspectiva reflexiva sensível com as dinâmicas globais. Para elucidar as raízes destas semelhanças e divergências, este artigo visa estimular um diálogo interdisciplinar entre esses legados metodológicos da sociologia de Chicago e da antropologia social de Manchester: (1) localizando-as dentro dos debates epistemológicos fundamentais das Ciências Sociais a respeito da relação entre observador e participante no cerne do processo de coleta de dados; (2) reconstruindo as gêneses e conexões que existem entre Chicago e Manchester, destacando os processos sociais e científicos que moldaram suas contribuições singulares para a história disciplinar da Sociologia e da Antropologia; (3) retornando, por fim, à antinomia entre suas concepções de comparação e generalização, destacando assim o contraste epistemológico existente entre estas duas abordagens. Ao longo dessas trajetórias disciplinares, paralelas, mas contraditórias, surgem assim recursos metodológicos que respondem cada um de forma distinta ao desafio de conectar forças globais e dinâmicas locais – ressaltando, assim, a importância do diálogo interdisciplinar e dos cruzamentos entre escolas de pensamento distintas na história e no futuro das Ciências Sociais.
Palavras-chave:
ciência reflexiva; positivismo; epistemologia; observação participante; metodologia
1. Introduction
Comment contribuer à la théorie sociologique tout en ancrant fermement la conceptualisation dans un engagement avec les données de terrain? De quelle manière rendre compte de la singularité des cas étudiés tout en ne perdant pas de vue une perspective d’extension et de généralisation? Et comment parvenir à connecter des phénomènes locaux – étudiés par ethnographie ou entretien – avec des dynamiques plus larges du monde social?
Ces questions sont au cœur des préoccupations tant de l’École de Chicago que de l’École d’Anthropologie Sociale de Manchester: alors que la première, ancrée dans une approche empiriste de l'écologie urbaine et sa logique interactionniste et gestionnaire, s'est imposée comme une référence incontournable en sociologie, tout particulièrement dans le monde francophone – notamment suite au travail incessant de traduction, tant sur le plan intellectuel que linguistique, de Jean-Michel Chapoulie (1984, 2001) – la seconde, qui partage avec le marxisme une certaine affinité pour une perspective de transformation sociale, a exercé une influence notable en anthropologie, bien que de manière beaucoup plus marquée dans le monde anglophone (voir Evens; Handelman, 2005a, 2005b) et brésilien – entre autres, grâce aux contributions de Peter Fry (2011) à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et à l’Université d’État de Campinas, et des frères Velho (2010; Velho et Fiore, 2010) au Musée National de Rio de Janeiro.
Ces deux approches donnèrent ainsi lieu à la formulation de réponses méthodologiques sensiblement divergentes quant à leurs horizons épistémologiques et manières de concevoir les objectifs de la recherche en sciences sociales: alors que la tradition de Chicago finit par se cristalliser fin des années soixante dans une approche résolument inductive – partant à la recherche de régularités dans la vie sociale – codifiée par Glaser et Strauss (1967) dans The Discovery of Grounded Theory (théorie ancrée), la contribution de Manchester prit quant à elle progressivement la forme d’une proposition réflexive – se focalisant sur les spécificités des cas étudiés – formulée par Michael Burawoy (1944-2025), au fil de sa pratique pédagogique à Berkeley (Burawoy, 1991b) et des revisites de ses recherches en Zambie (Burawoy, 1998) et à Chicago (Burawoy, 2003b), sous la forme de l’Extended Case Method (étude de cas élargie).
Toutefois, bien qu’assignant l’une et l’autre à la théorie une position quasi antagonique – la théorie ancrée la considérant comme aboutissement d’une démarche de recherche inductive, et l'étude de cas élargie l’abordant quant à elle comme point de départ d’une démarche de questionnement et de reconstruction – ces deux écoles partagent pourtant une histoire faite de croisements et de dialogues (voir Hannerz, 1980) qu’il est nécessaire d’exhumer afin d’éclairer leurs contributions spécifiques aux trajectoires disciplinaires contradictoires suivies par la sociologie et l’anthropologie; révélant des manières différentes de relier les phénomènes sociaux locaux aux forces globales et, par conséquent, des conceptions divergentes du changement social et du rôle des sciences sociales dans ce processus.
Cet article vise ainsi à synthétiser et amplifier le dialogue entre ces deux écoles incontournables des sciences sociales du XXe siècle entrepris par Burawoy (1991a, 2000), en soulignant la portée politique et macrosociologique de leurs divergences méthodologiques: en les replaçant tout d’abord au cœur des débats épistémologiques structurant tant le rapport entre acteurs et chercheurs, qu’entre terrain et théories; en revenant ensuite sur le processus de constitution de leurs contributions méthodologiques dans une logique génétique; et en proposant enfin un bilan de leurs conceptions divergentes de la dynamique de comparaison et de généralisation orientant la pratique de recherche sociologique.
2. Axe herméneutique et axe scientifique
La méthodologie est la charpente qui permet le dialogue entre terrain et théorie, l’articulation entre une méthode de collecte de données et un ensemble de généralisations. En sciences sociales, Burawoy (1994) va défendre l’idée que le champ méthodologique se trouve tendu entre deux axes: un axe herméneutique – traitant du rapport entre observateur et participant – et un axe scientifique – quant à la relation entre terrain et théorie. Alors que le positivisme tenterait de réprimer la dimension herméneutique de la recherche – en cherchant à imposant un contrôle radical des effets de l’engagement du chercheur dans le monde qu’il étudie, afin de garantir la scientificité du processus inductif – le postmodernisme en rejetterait quant à lui sa dimension scientifique – embrassant radicalement l’engagement subjectif et jugeant le projet de développer des théories explicatives de la société comme une ambition impossible, voire comme une faute morale. Toutefois, souligne Burawoy (1994, p. 1):
Les sociologies classiques de Marx, Weber, Durkheim et Freud, chacun à leur manière, ont refusé la répression positiviste de la dimension herméneutique aussi bien que la répression postmoderne de la dimension scientifique1 .
Dans l’objectif de présenter une alternative réflexive au modèle positiviste, tout en s’éloignant de l’approche postmoderniste et de son abandon d’une perspective de dialogue avec la théorie, Burawoy (2009) va ainsi proposer un tableau localisant les principaux courants méthodologiques en sciences sociales, suivant la manière dont ils conçoivent la combinaison entre un modèle scientifique et une technique de recherche (Tableau 1).
Burawoy va tout d’abord se concentrer sur les deux grands types de techniques de collecte de données progressivement développées par les sciences sociales: soit faire entrer le sujet de la recherche dans le temps et l’espace du chercheur, sous la forme d’enquêtes par questionnaires ou d’entretiens; soit soumettre le chercheur à la temporalité et à la spatialité des sujets, dans le cadre d’une observation participante. En partant du point de vue de l’ethnographe, le sociologue de Berkeley rend alors compte de cette distinction de la manière suivante:
Comme technique de recherche, l’observation participante se distingue en faisant tomber les barrières entre observateur et participant, entre ceux qui étudient et ceux qui sont étudiés. Elle brise la cage de verre à partir de laquelle les sociologues observent le monde et les met temporairement à la merci de leurs sujets. Au lieu d’observer les répondants à travers une vitre sans teint, de les reconstruire à partir des traces qu’ils laissent dans les archives, d’analyser leurs réponses à des interviews téléphoniques, ou de les réduire à des points de données démographiques, l’ethnographe se confronte aux participants dans leur réalité corporelle, dans leur existence concrète, dans leur temps et leur espace (Burawoy, 1991b, p. 291).
L’intérêt d’une telle distinction est qu’elle va au-delà de la division formelle entre recherche qualitative et quantitative, qui se borne en réalité à exprimer la forme que prend le codage des données et ne dit finalement rien de la relation entre le chercheur et le terrain, ou du rapport à la généralisation et à la théorie. Ce critère distinctif permet également de prendre conscience que toute recherche mobilisant des entretiens ne mène pas nécessairement la soumission au positivisme, et que toute recherche ethnographique n’implique pas nécessairement un positionnement réflexif.
3. Limites d’une conception positiviste de la recherche par entretiens
Selon Burawoy, le modèle de recherche positiviste, largement dominant en sciences de la nature, trouve une expression en sciences sociales de manière particulièrement claire chez Jack Katz, sociologue de l’University of California: Los Angeles (UCLA). Sur la base de sa recherche de doctorat – une ethnographie des mutations de la pratique d’avocats pro deo à Chicago – Katz (1983, p. 127-128) va en quelque sorte actualiser les canons de l’induction de John Stuart Mill (1900), utilisé par Theda Skocpol (1979; Burawoy, 1989), et proposer une translation de l’épistémologie positiviste en sociologie sous la forme des 4Rs: Reactivity, Reliability, Replicability et Representativeness.
La recherche en sciences sociales devrait ainsi tendre vers la neutralité – il faut se garder d’affecter la réalité étudiée – la fiabilité – il faut définir des variables standardisées pour la sélection des données – la reproductibilité des résultats par d’autres chercheurs – suivant le principe que toute chose externe à la recherche doit pouvoir être tenue comme égale par ailleurs – et enfin la représentativité – la recherche devant se baser sur un échantillonnage rigoureux qui garantira la possibilité de l’inférence des résultats à une population plus large de cas.
Le modèle scientifique positiviste tend donc à considérer l’indépassable insertion du chercheur dans la réalité qu’il étudie comme un biais qu’il serait nécessaire de contrôler, de limiter au maximum par l’entremise d’une série de dispositifs, souvent lourds, permettant de faire rentrer la discipline dans les canons de la science positive. L’objectif affiché est donc de neutraliser le plus possible les effets du choix de puzzle théorique et de l’engagement du chercheur avec la réalité sociale qu’il étudie, sous prétexte de préserver l’intégrité des données et de l’induction analytique subséquente. La recherche par enquêtes, via questionnaire ou entretiens, représente donc la forme la plus adaptée à ce projet. Elle permet en effet au chercheur de faire rentrer les acteurs, les enquêtés, dans un contexte temporel et spatial qu’il contrôle. Le sociologue a alors l’illusion d’une main mise plus directe sur les conditions de production des données, d’une possibilité de contrôler les biais induits par la recherche.
Dans une polémique devenue célèbre avec son collègue de UCLA, le sociologue-ethnographe de Berkeley fait néanmoins remarquer que l’engagement du chercheur avec son objet d’étude – caractéristique essentielle de la recherche en sciences sociales – continue inévitablement de marquer résultats et analyses, malgré la volonté d’en contrôler ses effets. Il propose ainsi de nommer ces antinomies du projet positiviste “effets de contexte” (Burawoy, 2009, p. 35-38): l’effet d’entretien – les caractéristiques de l’intervieweur et de l’interviewé impactent de manière substantielle les résultats obtenus dans la relation sociale d’entretien – l’effet de réponse – le type de questions posées et les attentes conscientes ou inconscientes d’un côté et de l’autre vont orienter le type de réponses qui sera apporté – l’effet de champ – l’entretien ne pouvant être séparé de la réalité économique, politique ou historique qui le traverse – et enfin l’effet de situation – les connaissances ou les pratiques sociales étudiées par la sociologie ne sont pas propres aux individus, mais sont les produits de processus sociaux, ce qui implique de devoir étudier des situations sociales concrètes, et non de se limiter à élaborer des échantillons représentatifs d’individus.
Face au constat de ces limites du projet scientiste en sciences sociales, Burawoy refuse toutefois la réponse apportée par la critique post-moderne:
Confronté à l’écart inéluctable entre les principes positivistes et la pratique de recherche, je n’abandonne ni purement et simplement la science, ni me résigner à affiner ma pratique afin de me rapprocher de principes positivistes inatteignables. Au contraire, je propose un modèle de science alternatif, une science réflexive, qui prend le contexte comme point de départ et non comme point de conclusion (Burawoy, 2009, p. 38).
On ne peut manquer ici de retrouver un écho des réflexions initiées par Pierre Bourdieu dans La Misère du monde (Bourdieu, 1993) – rompant sensiblement avec l’orientation plus positiviste défendue dans Le métier de sociologue (Bourdieu; Chamboredon; Passeron, 1968) quelque 30 ans auparavant.
4. De la dualité épistémologique en sciences sociales
Les années 90 virent ainsi converger, au sein de champs académiques et linguistiques très différents, ces deux auteurs fondamentaux de la sociologie contemporaine, et ce malgré leurs positions scientifiques et politiques souvent fort distinctes (Burawoy; von Holdt, 2012). Tant Burawoy que “Pierre Bourdieu, avec l’aide de son interlocuteur Loïc Wacquant (Bourdieu; Wacquant, 1992), nous invite[nt ainsi] à une sociologie réflexive qui cherche explicitement à approfondir les fondations scientifiques de la sociologie” (Burawoy, 1998 p. 13-14 ), cherchant tous deux à apporter une réponse aux contradictions du positivisme et du postmodernisme.
Je défends [néanmoins] une approche sensiblement différente [de Bourdieu et Wacquant]. Au lieu de défendre qu’il existe un seul modèle scientifique, qui serait mieux mis en pratique avec une conscience réflexive, je propose une dualité méthodologique, la coexistence et l’interdépendance de deux modèles de science – positiviste et réflexif. Là où la science positive propose d’isoler le sujet de l’objet, la science réflexive fait du dialogue son principe, et de l’intersubjectivité entre participant et observateur sa prémisse. Elle fait se rejoindre ce que la science positiviste sépare: participant et observateur, connaissance et situation sociale, contexte de la recherche et son champ d’inscription sociale, théorie populaire et théorie académique (Burawoy, 2009, p. 39).
Burawoy va ainsi se positionner en faveur de la coexistence entre modèles positiviste et réflexif: il serait ainsi possible de mobiliser, dans une recherche réflexive, les apports d’une recherche par questionnaire strictement positiviste – visant à la récolte de données démographiques ou économiques, tels les recensements de l’INSEE français ou de l’IBGE brésilien, par exemple – sans pour autant les rejeter pour incompatibilité épistémologique. Ce type d’articulation a d’ailleurs été utilisé par Burawoy dans plusieurs de ses recherches, notamment à l’occasion de son étude de la colour bar dans la Zambie postcoloniale (Burawoy, 1972): afin d’élargir le champ de vision d’une recherche ethnographique, il n’hésita pas à faire appel à une recherche par enquête réalisée à plus large échelle, ciblée sur les conditions de travail au sein de l’entreprise minière où il travaillait alors. On retrouve d’ailleurs également des arguments similaires tant dans les travaux pionniers de l'anthropologue Clyde Mitchell (1956) sur la Kalela Dance – où il utilise “[...] des données quantitatives recueillies lors d'une enquête sur les attitudes des habitants à l'égard des autres groupes ethniques présents dans la ville” (Fry, 2011, p. 10) pour donner un sens au “[...] paradoxe […] de cette danse 'tribale' exécutée en tenue typiquement européenne, chaque membre adoptant un rôle au sein du monde des Blancs” (Fry, 2011, p. 10) – que dans les travaux de Florence Weber (1998, 2009) sur la culture ouvrière et la pratique de l'horticulture, tel que discuté par l'anthropologue française dans l'article L’ethnographie armée par les statistiques (Weber, 1995).
5. L’observation participante en débat
Tout comme la recherche par entretiens, la méthode de recherche par observation participante peut ainsi elle aussi faire l’objet d’une valorisation positiviste ou réflexive. La principale question méthodologique qui se pose alors à l’ethnographe est celle de la généralisation, soit la manière dont la méthodologie va être capable de ne pas se limiter à une fine description ethnographique, mais de parvenir à dire quelque chose des dynamiques de la société et de la manière dont elles façonnent l’idiosyncrasie du terrain.
Dans son premier texte intégralement dédié à l’étude de cas élargie – publié dans Ethnography Unbound (Burawoy et al., 1991), un ouvrage collectif de 1991 rédigé conjointement avec un groupe d’étudiants de troisième cycle ayant participé à son séminaire d’observation participante (Burawoy, 1994) – Burawoy va proposer une discussion de la manière dont divers courants ethnographiques, emblématiques des sciences sociales anglophones, font face aux critiques souvent adressées à cette méthode comme étant “[...] par nature micro, a-historique, et singulière” (Burawoy, 1991a, p. 273).
L’enseignant-chercheur de Berkeley va alors tout d’abord mettre en évidence l’ethnométhodologie de Jack Douglas (1967, 1970) et Aaron Cicourel (1964), pour qui “[...] le monde macro n’est pas un monde réel, mais une construction des participants leur permettant de négocier et de maintenir des interactions face à face” (Burawoy, 1991a, p. 272). Cet interactionnisme symbolique aurait ainsi tendance à considérer qu’il n’y peut exister “[...] qu’une seule sociologie, celle de la microsociologie de la situation sociale singulière, ce que Knorr-Cetina (1981) appelle “[...] le situationnisme méthodologique” (Burawoy, 1991a, p. 272). Burawoy va également se pencher sur l’étude de cas interprétative, et sa tendance à faire de l’interprétation herméneutique d’événements paradigmatiques – tels les combats de coqs de Clifford Geertz (1973) à Bali – la voie royale pour accéder aux fondements de la vie et de l’organisation sociale. Or, ce faisant, elle “[...] dénigre et renvoie aux notes de bas de page […] le contexte historique spécifique qui donne forme tant au combat de coqs qu’à la domination [masculine] qui l’a produit” (Burawoy, 1991a, p. 279).
Ainsi, tant l’ethnométhodologie que l’étude de cas interprétative éludent en quelque sorte la délicate question du rapport entre la micro réalité sociale et les macro-forces de la société: la première en faisant “[...] de nécessité vertu en réduisant la sociologie au micro et au particulier” (Burawoy, 1991a, p. 273), et la seconde en considérant “[...] le micro comme une expression du macro, le particulier comme expression du général” (Burawoy, 1991a, p. 273).
Dans Reaching for the Global (Burawoy, 2000, 2018) – chapitre rédigé comme introduction à Global Ethnography (Burawoy et al., 2000) second livre publié, une dizaine d’années après, avec des doctorants de Berkeley – Burawoy va alors se tourner vers deux courants qui ont quant à eux tenté d’apporter une réponse au défi de cette articulation entre micro et macro. Le premier prend racine dans la tradition sociologique de l’École de Chicago et de sa formalisation de la Grounded Theory (théorie ancrée) comme canon de la démarche inductive, basée sur la pratique de l’observation participante au sein de cette métropole des Grands Lacs américains. Le second courant est quant à lui originaire de l’École d’Anthropologie sociale de Manchester et de son approche ethnographique réflexive des mutations économiques et sociales que vivait l’Afrique australe sous domination coloniale britannique, donnant naissance à l’Extended Case Method (étude cas élargie).
Ayant fréquenté de près ces deux courants incontournables des sciences sociales anglophones au fil de sa trajectoire personnelle et intellectuelle, les contributions de Burawoy se révèlent ainsi cruciales pour en saisir les proximités et divergences. D’origine britannique, et initialement formé en mathématique à Cambridge, Burawoy obtient en effet une maîtrise de sociologie en 1972 à l’University of Zambia, fortement influencée par l’École de Manchester. Ces débuts atypiques, comme chercheur questionnant les limites de la décolonisation dans la Copperbelt (Burawoy, 1972), marquèrent ainsi l’ensemble de sa carrière. Rejoignant par la suite les États-Unis pour y réaliser son doctorat (Burawoy, 1976) sur la production du consentement sur les lignes de montage d’une usine de moteurs de la région métropolitaine de Chicago – sur base d’un travail ethnographique d’un an comme ouvrier métallurgiste – son passage par la Graduate School du département de sociologie de l’University of Chicago l’amena alors à faire face aux limitations d’un modèle radicalement inductif appliqué à l’ethnographie tel que consolidé par l’École de Chicago.
6. École de Chicago et Grounded Theory
Tradition sociologique à base ethnographique qui se sédimenta au sein du Département de Sociologie de l’University of Chicago à partir du début du XXe siècle, L’École dite de Chicago atteignit son apogée milieu des années 60. Michael Burawoy (2000) en retrace ainsi l’évolution en partant de sa préhistoire, soit les travaux de Thomas et Znaniecki sur l’émigration polonaise vers les États-Unis au début du siècle dernier.
The Polish Peasant in Europe and America (Thomas; Znaniecki, 1927) est une recherche initiée dès 1908, et finalement publiée entre 1918 et 1920, qui se base à la fois sur une ethnographie dans la Pologne de l’époque ainsi que dans la communauté polonaise de Chicago, mais également sur un très grand nombre d’échanges épistolaires, d’articles de journaux et d’autobiographies. Elle retrace ainsi les transformations profondes vécues dans les campagnes de l’Est européen à partir du milieu du XIXe siècle, les conséquences de l’industrialisation, des occupations successives, et l’importance grandissante de l’émigration comme solution face au durcissement des conditions de vie et au délitement de la communauté paysanne traditionnelle.
S’inscrivant à la fois dans une démarche d’ethnohistoire, mais également d’ethnographie globale, suivant les flux de population à l’échelle de la globalisation, déjà galopante à l’époque, la recherche de Thomas et Znaniecki est réellement pionnière pour l’époque. La largeur du focus ethnographique du Polish Peasant laissait imaginer un futur promoteur pour la sociologie de Chicago. Mais l’expulsion de William I. Thomas de l’University of Chicago en 1918 (Blumer, 1986, p. 59-63), et la position prééminente qu’acquis alors Robert E. Park, allaient en décider autrement.
L’entre-deux-guerres fut ainsi marqué par un tournant vers l’ethnographie locale, dans le cadre du projet d’écologie urbaine cher à Park (1967). Ce denier voyait en effet Chicago comme “[...] le laboratoire idéal pour l’étude des processus sociaux” (Burawoy, 2000, p. 12), car considérant “[...] les changements rapides et la diversité sociale, les lois de la nature humaine [y deviendraient] facilement accessibles” (Burawoy, 1991a, p. 281). Malgré les affinités existant entre Park et Thomas – défendant tous deux “[...] le potentiel d'un travail empirique éclairé par la théorie [et] l’importance de la “définition de la situation” par les acteurs eux-mêmes” (Blumer, 1986, p. 63) – les divergences quant au focus mis en œuvre dans Le Paysan polonais sont toutefois fort perceptibles:
Là où Thomas et Znaniecki explorèrent l’intégration nationale de la communauté paysanne, tant comme un processus en Pologne qu’entre la Pologne rurale et l’Amérique urbaine, Park et ses disciples confinèrent leur attention à l’incertaine transition qui avait lieu au pas de leur porte (Burawoy, 2000, p. 11).
Ainsi, bien qu’ayant donné lieu à des travaux ethnographiques devenus des classiques de la sociologie urbaine – tels ceux d’Ernest Burgess (2008), de Nels Anderson (1923) ou de Louis Wirth (1928) – c’est le projet sociologique même de ce qui deviendra la Première École de Chicago qui l’amena toutefois à manquer les grandes transformations qui étaient en cours à l’époque, au premier rang desquelles les conséquences de la Grande Dépression.
Le modèle conceptuel de Park [composé par] l’invasion et la succession, les cycles d’interaction de groupe, les fonctions des espaces "naturels", et ainsi de suite, assécha l’ethnographie locale de son contexte, et de cette manière manqua dramatiquement les transformations engendrées par l’essor de la culture de masse, des machines politiques, des syndicats et d’un État providence rudimentaire (Burawoy, 2000, p. 12-13).
Cette réduction de la portée de l’ethnographie continua de s’accentuer après 1945 au sein de la Seconde École de Chicago, par le repli sur les institutions opéré par Erving Goffman (1968), Howard Becker (1963) ou Donald Roy (1952). Ces recherches se focalisèrent en effet sur des milieux clos – passant du quartier aux institutions, tels la prison, l’hôpital ou l’usine – en les observant depuis le point de vue du patient ou de l’ouvrier, dans l’objectif de rendre compte de leurs contradictions internes. Mais en étudiant “[...] un monde clos et bien délimité, un monde hors de l’histoire et hors de son contexte américain” (Burawoy, 2000, p. 14), elles tenaient en quelque sorte les dynamiques globales de la société comme marginales, s’éloignant encore davantage de l’impulsion originale de Thomas et Znaniecki – rejoignant ici les critiques formulées, dès les années 60 et 70, à l'encontre de l’Escola Livre de Sociologia e Política à São Paulo, fortement influencée par la sociologie de Chicago (voir Mendoza, 2005), lui reprochant d’être “[...] ‘acritique’, ‘culturaliste’, peu attentive aux ‘conflits sociaux’ et aux ‘luttes de classe’, en particulier par rapport à la sociologie marxiste qui gagnait en importance à l’Universidade de São Paulo” (Bispo; Zampiroli, 2020, p. 24).
Et pourtant, cet enfermement progressif de la démarche ethnographique de l’École de Chicago sur un terrain isolé de son contexte social, économique et historique, et des macro-forces qui le façonnent, contribua paradoxalement à forger l’idée que “[...] ses affirmations pouvaient être généralisées à différents contextes” (Burawoy, 2000, p. 14). Les analyses de Goffman semblent ainsi applicables à l’ensemble des institutions totales, et les travaux de Becker à toutes les situations d’étiquetage social de la déviance. Mais c’est en réalité “[...] la décontextualisation [qui] fit de la théorie de Chicago quelque chose d’éminemment portable, et en ce sens, global” (Burawoy, 2000, p. 14). Cette apparente capacité de généralisation n’est donc que le produit d’une illusion d’optique induite précisément par l’abstraction du contexte: en limitant volontairement le terrain aux murs physiques de l’institution, ces ethnographies semblent toucher au cœur de la dynamique institutionnelle, mais ce faisant, elles ne font que renforcer leur séparation de la société américaine d’après-guerre dont elles sont pourtant le produit, et qu’elles auraient permis d’interroger à leur tour.
La réduction de focus opéré progressivement par l’École de Chicago va ainsi de pair avec la consolidation de son modèle méthodologique. Dès la fin des années 30, la critique du Paysan polonais par l’interactionniste symbolique Herbert Blumer (1939) en résumait d’ailleurs déjà le principe fondamental: la réduction de l’amplitude de la démarche ethnographique était le garant d’une “[...] conception inductive de la science, plongeant ses racines et émergeant des données” (Burawoy, 2000, p. 10). Et c’est alors selon ces principes que furent jetées “[...] les fondations de la 'théorie ancrée', faisant plonger l’ethnographie dans des eaux toujours plus restreintes” (Burawoy, 2000, p. 10) – donnant ainsi lieu à la célèbre codification de cette proposition méthodologique inductive par Glaser et Strauss dans The Discovery of Grounded Theory (Glaser; Strauss, 1967), qui présida à la formation méthodologique de cohortes entières de sociologues de l’University of Chicago.
7. Anthropologie sociale de Manchester et Extended Case Method
Lors de son arrivée en Illinois pour son doctorat au milieu des années 70, Burawoy ne découvrit toutefois plus que les ruines de ce que fut l’école ethnographique de Chicago. Manufacturing Consent (Burawoy, 1979), sa brillante revisite ethnographique des travaux d’un des plus illustres représentants de l’École de Chicago en sociologie des relations industrielles – Donald Roy (1952) – ne s’inscrit donc pas à la suite de la Grounded Theory, au contraire des travaux de Jack Katz (1983), mais s’inspire bien plutôt de l’étude de cas élargie, émanation méthodologique de l’École d’Anthropologie sociale de Manchester.
Mais Burawoy n’a pourtant jamais étudié les sciences sociales à Manchester. Sa découverte de l’étude de cas élargie est en fait le résultat d’une série de hasards, commençant après son bachelor en mathématique à Cambridge. Engagé au début des années 70 au sein d’une entreprise minière britannique de la Copperbelt d’une Zambie alors en plein processus de décolonisation, le Britannique décida d’entamer en parallèle un master en sociologie au sein de la récente University of Zambia. C’est là qu’il croisa la route de la tradition de Manchester, en la personne de Jaap Van Velsen (1979), l’un de ses plus éminents représentants.
L’École de Manchester entretient en effet une histoire longue et profonde avec les mutations de l’Afrique australe sous domination britannique, passant d’une économie centrée sur l’activité villageoise à l’industrialisation minière et à l’urbanisation, et du régime colonial aux défis de la décolonisation. L’origine de cette relation particulière entre Manchester et Lusaka peut être retrouvée dès les travaux de Godfrey Wilson (1941), début des années 40, lorsque ce dernier entreprit d’étudier les effets de l’industrialisation et de l’économie coloniale sur les sociétés tribales de ce qui était alors la Rhodésie du Nord:
Wilson commence par le déséquilibre de l’économie mondiale en période de récession dans laquelle l’accumulation de capital surpasse la consommation, propulsant la recherche de matières premières et de nouveaux marchés. La crise globale se manifesta localement à Broken Hill, où le capital international avait commencé à extraire du zinc à partir de 1906. Broken Hill [comme l’ensemble de la Copperbelt] devint une communauté polarisée racialement et divisée en classes sociales [composées] de marchands indiens, de travailleurs qualifiés blancs et de main-d’œuvre africaine bon marché. L’économie tribale sombra alors dans la détresse, ses jeunes étant attirés vers les mines où ils étaient payés moins que ce qui était nécessaire pour la subsistance de leur famille, hébergés dans des logements pour célibataires, et censés rentrer “chez eux” lorsqu’ils n’étaient plus aptes au travail. […] L’incorporation rapide dans une économie mondiale multiplie les tensions, qui se réverbèrent jusqu’aux coins les plus reculés de cette colonie britannique. It was a far cry to the conventional village anthropology (Burawoy, 2000, p. 16).
Face aux mutations profondes en cours sur son terrain d’étude, Wilson a ainsi mobilisé les cadres d’analyse qui lui semblaient les plus à même d’enrichir la compréhension de la Zambie de l’époque, partageant tant de similitudes avec le processus de la révolution industrielle vécu à Manchester presque un siècle plus tôt. Ainsi, alors que “Thomas et Znaniecki s'orientent vers les connexions et imaginations globales – la circulation transatlantique de personnes, de lettres, d’argent et d’idées” (Burawoy, 2000, p. 15-16) – Wilson ouvre quant à lui la recherche aux macro-forces sociales qui façonnent la réalité du terrain. Il se distingue ainsi radicalement tant de l’anthropologie classique de Radcliffe-Brown ou Evans-Pritchard que de l’ethnographie microlocale prônée par Bronisław Malinowski, et ouvre les portes à l’ethnographie globale. Par la suite, et ce contrairement à l’éloignement de l’ouverture de champ présente dans le Paysan polonais par les héritiers successifs l’École de Chicago, les collègues et successeurs de Wilson poursuivirent dans cette voie, approfondissant l’étude des bouleversements sociaux dont la décolonisation ne fut pas la moindre expression.
Max Gluckman, qui prendra la place de Godfrey Wilson à la direction du Rhodes-Livingstone Institute de Rhodésie du Nord au début des années 40 – après un retard dans sa nomination par les autorités coloniales (Burawoy, 2000, p. 16) suite à ses “[...] sympathies politiques de gauche [et] familiarité avec la tradition marxienne” (Evens; Handelman, 2005a, p. 3) – contribua quant à lui de manière extrêmement volontariste à en faire émerger une école anthropologique en tant que telle, consolidant explicitement son volet méthodologique. En étudiant les différents acteurs prenant part à une cérémonie d’ouverture d’un pont en Zoulouland (Gluckman, 1958) – chefs tribaux, administrateurs coloniaux, missionnaires, etc. – il éclaire ainsi “[...] les interdépendances mais aussi les conflits, l’équilibre et également l’instabilité” (Burawoy, 2000, p. 16) qui traversaient alors une société sud-africaine sous régime colonial britannique: c’est le moment fondateur de “[...] l’analyse situationnelle, devenue [par la suite] étude de cas élargie” (Handelman, 2005, p. 74).
Ce focus de Gluckman sur des “situations sociales” – qu’il entend “[...] comparer [et] analyser dans leurs relations avec d’autres situations [afin] d’essayer de retracer la structure sociale du Zoulouland moderne” (Gluckman, 1958, p. 9-10) – n’est toutefois pas sans évoquer “[...] la monographie sociologique pionnière de Thomas et Znaniecki, The Polish Peasant, dans laquelle ces derniers discutent [eux aussi] de l'importance d'étudier des ‘situations concrètes’” (Evens; Handelman, 2005b, p. 124). Et de fait, dans une lettre de 1948 adressée à Clyde Mitchell où il évoque le récent décès de W. I. Thomas, Gluckman affirme explicitement que “[...]’c’est de lui que je tiens the situation approach, une approche qui, à mon avis, apporte de nombreuses réponses à nos difficultés’” (Mills, 2005, p. 134).
Cependant, là où l’involution de la sociologie de Chicago amènera à une réduction progressive de la portée de l’analyse situationnelle, Gluckman argumenta toutefois en faveur de son ouverture, notamment à l’occasion d’une “[...] critique adressée aux études de cas isolées, particulièrement en anthropologie juridique” (Mills, 2005, p. 140). Prenant exemple des interprétations restrictives faites du livre où Victor Turner (1996) propose une analyse des “[...] ‘drames sociaux’ – événements complexes et interconnectés affectant l'histoire d'un groupe de personnes, qu'il s'agisse de querelles, de procès, de divinations, de rituels, etc.” (Gluckman, 1973, p. 636) – il affirmera ainsi que “[...] presque tous les anthropologues qui ont utilisé le livre semblent avoir négligé les 90 premières pages, qui contiennent [précisément] une analyse détaillée, et souvent quantifiée, de l'environnement externe et de la structure de la société Ndembu” (Gluckman, 1973, p. 636, apudMills, 2005, p. 140). Et c'est précisément dans ce sens que Clyde Mitchell (1956) fait référence à Gluckman et à sa recherche sur l’ouverture du pont – ouvrant la voie à une “[...] analyse historique et sociologique de la structure globale de la Zululand moderne” (Mitchell, 1956, p. 1) – comme source d’inspiration pour son étude de la Kelala Dance, ayant elle aussi comme objectif “[...] la compréhension des relations raciales, ethniques et de classe dans la société globale-locale du Copperbelt” (Agier; Nahrath, 1996, p. 1).
C’est donc sur cette base que “Gluckman, et plus particulièrement ses étudiants, développèrent l’étude de cas élargie, ouvrant les villages et les situations urbaines à des forces politiques et économiques plus larges, associées au colonialisme” (Burawoy, 1991a, p. 279). Jaap Van Velsen (1979), qui comme professeur de sociologie à l’University of Zambia marqua profondément la trajectoire de Burawoy, est l’expression de cette génération de chercheurs associés à Gluckman qui consolida cette proposition méthodologique. Déployant une recherche autour d’un objet classique de l’anthropologie – les relations de parentés (Van Velsen, 1964) – il observa que chez les Tongas 40% des unions matrimoniales entraient en divergence avec le modèle matrilinéaire et matrilocal dont se revendiquait le groupe. Il décide alors d’affronter cette “anomalie” et d’en faire un puzzle, essayant de comprendre la manière dont l’exode des jeunes hommes en direction du secteur minier sud-africain contribuait à la transformation, non seulement des rapports de parenté, mais également de l’ensemble de la société tribale.
En rendant problématiques les cas exceptionnels ou déviants, Van Velsen est amené en dehors du terrain, en direction des forces politiques et économiques plus larges qui affectent les Tongas. En regardant à travers la lentille du colonialisme et de l’industrialisation, la situation sociale devient un objet complètement différent, marqué par des modèles de pouvoir dans lesquels les normes de parenté deviennent un terrain de lutte (Burawoy, 1991a, p. 278).
Ainsi, sous le poids des grandes transformations vécues sur leurs terrains – industrialisation, colonialisme et décolonisation – les anthropologues de l’École de Manchester ont été amenés à thématiser les contradictions traversant les processus sociaux qu’ils reconstruisaient par des observations participantes étalées sur un temps long. Ils brisèrent ainsi les limites physiques du terrain, suivant leur objet du village de l’anthropologie classique aux nouveaux centres urbains de l’ethnographie globale. La compréhension de leur objet d’étude impliquait alors de saisir, non la manière dont le terrain refléterait en quelque sorte les dynamiques globales, mais bien plutôt la forme par laquelle ces transformations des macro-forces économiques, politiques et historiques façonnaient et modelaient ces réalités locales.
Alors que dans l’étude originale de l’ouverture du pont, Gluckman a considéré la situation sociale comme une expression de la société dans son ensemble, beaucoup de ses successeurs ont [quant à eux] appréhendé le village, la grève, l’association tribale, comme façonnés [shaped] par des forces externes (Burawoy, 1991a, p. 277).
Le passage de l’analyse situationnelle – et sa tendance à tendre vers “[...] une application de l’étude de cas interprétative” (Burawoy, 1991a, p. 277) – à l’étude de cas élargie est donc rendu possible par la transition entre une logique de généralisation basée sur la recherche de l’expression du macro au sein d’une situation micro, vers un processus plus subtil où le macro contribue à modeler et façonner – to shape dans le texte original en anglais – les contours d’une situation locale, de ses conditions de possibilités, ouvrant sur une compréhension des spécificités du terrain et non uniquement de ce qu’il dit du général. Quant aux forces externes dont il est question, la démarche de recherche en rend compte sous la forme des généralisations déjà existantes, c’est-à-dire par la théorie, qu’il s’agit de reconstruire précisément sur base des contradictions et anomalies qui émergent des particularités du cas étudié.
L’étude de cas élargie part à la recherche de macro-déterminations spécifiques dans le monde micro […]. Elle recherche la généralisation en reconstruisant des généralisations existantes, c’est-à-dire par la reconstruction de la théorie existante (Burawoy, 1991a, p. 279).
Dans un contexte colonial, c’est ce que tentèrent de faire tant Jaap Van Velsen (1964) avec les liens de parenté des Tongas soumis aux pressions de l’industrialisation, qu’Arnold Epstein (1958) dans son étude de l’impact du rythme de travail de l’industrie minière sur la temporalité urbaine. Et cette voie fut également suivie par Burawoy lui-même, qui lors de sa première recherche sociologique, The Colour of Class (Burawoy, 1972), questionna le processus de décolonisation du secteur minier zambien à l’aide des travaux de Frantz Fanon, mettant en évidence la reproduction de la barrière de couleur en contexte postcolonial, par de subtiles, et brutales, adaptations et reproductions de la structure hiérarchique des entreprises minières.
Suite à son doctorat à Chicago et son installation en Californie, Burawoy procéda alors progressivement à la translation de l’héritage méthodologique de l’anthropologie de Manchester vers la sociologie. Après avoir obtenu, non sans mal, sa tenure à Berkeley au début des années 80 (Burawoy, 2009, p. 6-10), il contribua lui aussi directement à la formation de nouvelles cohortes de jeunes chercheurs en sciences sociales. Bien que sa diffusion ait déjà été assurée par les travaux de Peter Fry (2011) et des frères Velho (2010; Velho; Fiore, 2010) dans le domaine de l'anthropologie, c’est également indirectement à travers les travaux du Burawoy que l’étude de cas élargie atteint les côtes de la sociologie brésilienne, par l’intermédiaire du travail de traduction coordonné par Ruy Braga (2012; Burawoy, 2014), ainsi que les rivages de la sociologie francophone, via les publications coordonnées par Daniel Cefaï (Burawoy, 2003a, 2010), et ensuite, grâce aux connexions rendues possibles par la sociologie globale, par une nouvelle génération de chercheurs en sciences sociales belges francophones (Antoine, 2014; Antoine; Piret; Rinschbergh, 2018).
8. De la question de la comparaison et de la généralisation
En retraçant la genèse et le développement intellectuel et social de ces deux écoles, Burawoy contribua ainsi à éclairer les spécificités de leur réponse à la question de la généralisation. Ce faisant, il met également en valeur les apports méthodologiques spécifiques de l’étude de cas élargie – partageant, on l’a vu, une proximité saisissante avec les intuitions des premiers sociologues de Chicago.
Contrairement à l’ethnométhodologie et à l’étude de cas interprétative, qui préfèrent éluder le problème en “[...] réduisant toute la sociologie au micro et au particulier, ou au macro et au général” (Burawoy, 1991a, p. 274), l’étude de cas élargie et la théorie ancrée reconnaissent en effet toutes deux que “[...] le micro et le macro constituent des niveaux de réalité distincts, bien que causalement reliés” (Burawoy, 1991a, p. 274). Elles vont toutefois diverger quant à la manière de concevoir les “[...] généralisations [qui] peuvent être tirées de la comparaison entre des situations sociales particulières” (Burawoy, 1991a, p. 274), et, partant, sur la manière même d’envisager la construction d’une recherche sociologique (Tableau 2).
L’étude de cas élargie “[...] en explicitant le lien entre micro et macro, constitue la situation sociale en comprenant la corrélation particulière de forces extérieures qui la façonne” (Burawoy, 1991a, p. 274). Recherchant les racines macrosociologiques de la microsociologie, elle “[...] prête [donc] attention à la complexité, à la profondeur et à l’épaisseur” (Burawoy, 1991a, p. 281) des cas étudiés, dans leur logique génétique d’émergence. Pour ce faire, elle procède à la mise en lumière des différences entre des cas similaires, et recherche l’origine de ces divergences dans la manière dont les forces de la société contribuent à façonner ces réalités sociales singulières.
Le lien macro-micro fait [alors] référence non tant à une “expression” de la totalité, mais à une “structuration” de cette dernière, où la partie est façonnée par sa relation avec le tout, et [où] le tout [est] représenté par des “forces externes”. Cette détermination est souvent rendue accessible en expliquant les divergences entre deux “cas” similaires (Burawoy, 2000, p. 27).
La théorie ancrée, comme projet inductif, entend au contraire rechercher les bases microsociologiques de la macrosociologie. Pour ce faire, elle se focalise sur les similitudes entre des cas distincts, dans une logique générique de recherche de leurs plus petits communs dénominateurs. Toutefois, “[...] en poursuivant [ces] généralisations à travers des situations sociales diverses, [elle] obscurcit les déterminations contextuelles spécifiques de la situation sociale” (Burawoy, 1991a, p. 274).
La prétention scientifique de la théorie ancrée se trouve [donc] dans son ardente poursuite de généralisations, induites de la comparaison entre des situations sociales [différentes]. Mais en réalisant ces comparaisons, la Grounded Theory réprime [en réalité] les spécificités de chaque situation (Burawoy, 1991a, p. 275).
Cette logique trouvera une admirable expression dans la sociologie du travail de “[...] l’un des plus influents enseignants de l’observation participante à Chicago” (Burawoy, 1991a, p. 274): Everett Hughes (1958). Sa comparaison entre des professions différentes consistait en effet à mettre en évidence ce qu’elles avaient en commun, afin de dégager une théorie générale de l’activité professionnelle, et non ce qui les distinguait, ce qui aurait pourtant permis une meilleure compréhension des particularités de chaque cas, et ouvert sur une discussion de la question de la division sociale du travail.
9. Conclusion
L’originalité d’une comparaison méthodologique entre l’École de Chicago et l’École d’Anthropologie sociale de Manchester réside ainsi dans le fait qu’elle va au-delà de la division académique formelle entre ces deux disciplines des sciences sociales, permettant alors de souligner qu’elles suivirent des trajectoires parallèles, mais dans des directions opposées:
Au même moment où l’observation participante était de plus en plus identifiée avec la microsociologie aux États-Unis, le mouvement contraire était en cours en anthropologie. Avec l’expansion des luttes anticoloniales et avec l’industrialisation perturbant et connectant les coins les plus reculés du globe, les anthropologues ne pouvaient plus prétendre que leurs villages étaient isolés et intemporels. Le problème s’exprima avec plus d’acuité encore lorsqu’ils quittèrent leurs villages et s’aventurèrent dans les espaces urbains, où il [leur] était impossible d’imposer des limites à l’interaction face à face (Burawoy, 1991a, p. 277).
Ainsi, alors que les sociologues de Chicago s’enfermaient graduellement sur leurs terrains, s’isolant des grandes dynamiques sociales en se barricadant derrière les murs des institutions qu’ils étudiaient, les anthropologues de Manchester faisaient quant à eux exploser les limites du village de l’anthropologie classique, exprimant une ethnographie qui refuse l’enfermement dans les limites physiques du terrain et appelle à une extension spatio-temporelle de la démarche anthropologique.
Lorsque les luttes anticoloniales éclatèrent autour de leurs tentes, lorsque les piliers impériaux de l’ethnographie s’effondrèrent, les anthropologues redécouvrirent le contexte global de leurs recherches [:] industrialisme avancé, colonialisme par des colons blancs, et bourgeonnement de luttes de classes racialisées (Burawoy, 2000, p. 32-33).
La dynamique dans laquelle s’engagèrent les anthropologues de l’École de Manchester répondait ainsi aux profondes transformations survenant dans le monde post-Seconde Guerre mondiale. Cette ouverture de l’ethnographie à une dimension globale et à une sensibilité marxiste, ou tout le moins “de gauche”, envers les conflits sociaux jouera alors un rôle vital dans la survie de l’anthropologie à la fin du régime colonial qui lui avait donné naissance, initiant ainsi sa mue en une discipline des sciences sociales touchant au plus près aux contradictions du système économique mondial, et à son développement inégal et combiné.
Comme le souligne Connell (1997), la sociologie s’était elle aussi embarquée au siècle dernier dans une ambition impériale sans détour, préoccupée à tracer des hiérarchies de différences – de genre, raciales et ethniques – à une échelle globale. Mais sa première ethnographie d’importance, Le Paysan polonais, était [au contraire] remarquable dans la manière dont elle laissait de côté ces premiers discours de “progrès” et de supériorité. Thomas et Znaniecki prirent [de fait] le point de vue des colonisés en défendant le renouveau nationaliste polonais à l’encontre des puissances occupantes. Comme on l’a vu, l’École de Chicago a [pourtant] réduit cette ethnographie globale à une ethnographie locale, et elle disparut à partir de là à l’intérieur des organisations. Suite à cette diminution d’échelle, suite à ce tournant vers la microsociologie, l’ethnographie devint de plus en plus marginale – là où elle avait pourtant précédemment été centrale – pour une sociologie dont l’objet était devenu la société civile et ses connexions avec l’État (Burawoy, 2000, p. 33).
Au-delà de leurs contributions respectives à la constitution d’une socio-anthropologie urbaine – examinées en détail par Ulf Hannerz (1980) – le chemin parcouru par les sociologues de Chicago s’articule ainsi fort différemment aux grandes transformations que celui de leurs collègues britanniques. Les travaux des sociologues de la Première École de Chicago contribuent en effet fort peu à comprendre ou rendre compte de la Great Depression, au contraire d’œuvres littéraires et cinématographiques comme The Grapes of Wrath deSteinbeck (2006) ou Modern Times de Chaplin. De même, les chercheurs du tournant vers les institutions de la Seconde École de Chicago n’éclairent en réalité qu’assez peu les contradictions de l’Amérique d’après-guerre, le boom de la consommation ou la restructuration productive dans le complexe militaro-industriel, et ce contrairement à d’autres recherches, telles The Power Elite de Wright Mills (1959). Le paradoxe réside donc dans le fait que l’usage méthodologique réducteur de l’ethnographie consacré par la Grounded Theory a finalement empêché ces chercheurs de tirer pleinement parti de la position privilégiée qu’ils occupaient pourtant dans l’un des centres névralgiques du capitalisme américain, et qui faisait de Chicago un terrain sociologique de prédilection pour l’étude des transformations sociales globales – plutôt que des lois de la nature humaine, comme l’entendait Robert E. Park.
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Edited by
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Rédacteur:
Enio Passiani (UFRGS, Brasil).
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