In-signifiances d'acéphale

Acéphale's in-significances

Abstracts

L'article se propose de discuter la lecture de Bataille entreprise par Blanchot dans La Communauté inavouable, en prenant pour point de repère et de tension l'épisode Acéphale. On y spécule, ainsi, sur des notions comme celles de communauté, communisme, amitié, sacrifice.

Georges Bataille; Maurice Blanchot; communauté; amitié; sacrifice


The article aims at discussing Blanchot's reading of Bataille's work in La Communauté inavouable, from the standpoint of the Acéphale episode. Thus, it's main concerns are concepts such as community, communism, friendship, sacrifice.

Georges Bataille; Maurice Blanchot; community; friendship; sacrifice


O artigo se propõe a discutir a leitura de Bataille empreendida por Blanchot em La Communauté Inavouable, tomando como ponto de referência e de tensão o episódio Acéphale. Especula-se, assim, sobre noções como comunidade, comunismo, amizade, sacrifício.

Georges Bataille; Maurice Blanchot; comunidade; amizade; sacrifício


ARTIGOS

In-signifiances d'acéphale

Acéphale's in-significances

Michel Surya

Editions Lignes. Paris, França

RESUMO

O artigo se propõe a discutir a leitura de Bataille empreendida por Blanchot em La Communauté Inavouable, tomando como ponto de referência e de tensão o episódio Acéphale. Especula-se, assim, sobre noções como comunidade, comunismo, amizade, sacrifício.

Palavras-chave: Georges Bataille; Maurice Blanchot; comunidade; amizade; sacrifício.

RÉSUMÉ

L'article se propose de discuter la lecture de Bataille entreprise par Blanchot dans La Communauté inavouable, en prenant pour point de repère et de tension l'épisode Acéphale. On y spécule, ainsi, sur des notions comme celles de communauté, communisme, amitié, sacrifice.

Mots-clés: Georges Bataille; Maurice Blanchot; communauté; amitié; sacrifice.

ABSTRACT

The article aims at discussing Blanchot's reading of Bataille's work in La Communauté inavouable, from the standpoint of the Acéphale episode. Thus, it's main concerns are concepts such as community, communism, friendship, sacrifice.

Keywords: Georges Bataille; Maurice Blanchot; community; friendship; sacrifice.

[...] la politique qui absorbe actuellement

l'intérêt affectif doit en définitive être

dénoncée comme une peste.*1 *1 (BATAILLE, G. "Lettre de Georges Bataille à Pierre Kaan, 4 novembre 193". In: L'Apprenti sorcier. Textes, lettres et documents (1932-1939). Paris: Éditions de la différence, 1999: 314. )

L'expérience intérieure est le contraire

de l'action [...] l'action est tout entière

dans la dépendance du projet.*2 *2 (BATAILLE, G. "L'Expérience intérieure". In: Œuvres complètes. Paris: Gallimard,1973, t. V: 59.)

La communauté inavouable. Livre admirable*3 *3 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable. Paris, Éditions de Minuit, 1983. ) au demeurant, dont le pouvoir d'intimidation n'a pas diminué, depuis maintenant trente ans qu'il a paru. Où tout le monde semble depuis justifié d'aller chercher le vrai s'agissant de l'un des sujets les mieux commentés ces trente dernières années: la communauté. Le vrai s'agissant de Maurice Blanchot lui-même, son auteur? Ce n'est pas douteux. Mais s'agissant de Bataille? Ce l'est davantage. Pourquoi cette réserve? Pour des raisons de personne plutôt que de pensée. Parce que Bataille y est en effet beaucoup sollicité. Par Blanchot précisément. Parce que c'est des représentations du premier que sont tirées celles du second. Étranges représentations de l'un au demeurant (on l'a vu): véhéments, violentes, etc., qu'on n'est pas sûr de retrouver chez l'autre. C'est d'elles cependant que ce livre unaniment admiré tire une partie de son autorité.

Une partie? Seulement. L'autre, il la tire de Jean-Luc Nancy – à qui Blanchot prétend "répondre" au moyen de ce livre. Nancy qui sollicitait aussi ce thème et le sollicitait de fait le premier; qui sollicitait et citait aussi Bataille pour cela.

Quel thème? Deux livres se répondent donc dont on sait mal la plupart du temps comment. Si c'est Blanchot qui a commencé avec La Communauté inavouable, ou si c'est Nancy avec La Communauté désœuvrée. On tient généralement cet ordre pour le bon, qui ne l'est pas pourtant: en réalité, Blanchot répond avec La Communauté inavouable à une première version de La Communauté désœuvrée de Nancy parue en revue.1 1 La confusion vient de ce que Nancy ait donné, juste après Blanchot, une version en forme de livre et sous le même titre de son article princeps. C'est donc à Nancy qu'on doit que le mot "communauté" (le mot, le motif, le thème, vite la "vogue") soit revenu en force dans la pensée, ait forcé la pensée à ce retour, retour dont on crédite généralement Blanchot, qui l'a en effet appuyé, amplifié – appui, amplification considérables (on verra que la question ici n'est d'ailleurs pas tant de l'antériorité de l'un sur l'autre dans ce retour, sinon pour les intéressés, ni même de celui-ci; seulement de la confusion qui s'est établie, à la faveur de ce doute).

Au juste, Blanchot répond-il à Nancy? Peu en somme. Le reprend-il? Moins qu'il semble. Tout au plus Blanchot se sert-il de ce que Nancy dit pour entreprendre une élaboration qui n'a au total qu'assez peu avoir avec. On croit savoir depuis ce qu'elle aurait eu à y voir: la communauté, donc, puisque c'est le mot dont Nancy en effet s'est servi et que Blanchot reprend après lui. Les livres de Bataille que Nancy cite l'y autorisent, sans doute, et invitent Blanchot à s'en autoriser à son tour. Sans doute, Bataille a-t-il eu aussi ce souci – d'une communauté (convenons du mot, quand bien même Bataille ne l'utilise-t-il pas uniformément, et pas autant qu'on le dit depuis). La communauté est ce qui intéresse Nancy, et nul n'ira dire contre lui que Bataille, entre cent choses qu'il n'a pas moins pensées, ne peut pas lui servir pour la penser; nul n'ira davantage dire qu'on a plus obstinément que Nancy pensé la possibilité d'une communauté – du moins depuis Bataille. Rien donc jusque-là qui gêne. Où la confusion s'opère-t-elle alors? En de multiples points qu'il ne peut être question d'établir tous ici. J'en désignerai deux essentiellement, où s'opère de fait la confusion opérée et entretenue par Blanchot avec la communauté selon Bataille, avec Acéphale a fortiori – a fortiori cherchant à dire: avec Acéphale en tant que susceptible de servir à une pensée de la communauté selon Blanchot.

Mise au point préalable, et de méthode. Nancy et Blanchot ne parlent pas des mêmes livres, quoiqu'ils semblent parler (presque) de la même voix d'une même chose, la communauté, dont ils montreraient en commun le souci. Autrement dit, l'un et l'autre ne parlent pas des mêmes "périodes" de Bataille. Est-ce essentiel? Ce l'est, ne serait-ce que pour y voir clair; ou pour voir clair dans l'intérêt qu'y trouvent ceux qui font comme si l'œuvre de Bataille n'en connaissait pas. À une ou deux exceptions près, tous les textes que Nancy cite datent d'après la guerre. Blanchot, en revanche, cite indifféremment des textes d'avant et d'après la guerre. C'est indifféremment en effet qu'il cite les uns et les autres, même si ce n'est pas sans affirmer ceci qui contredit explicitement à cette indifférence: "Il est certain que (approximativement), de 1930 à 1940, le mot 'communauté' s'impose à sa recherche davantage que dans les périodes qui suivront [...]".*4 *4 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, Paris, op. cit.: 14.) Ni approximativement ni précisément; c'est le contraire même qui est "certain". Qu'en résulte-t-il? Ceci: que Blanchot pourra alors ajuster les textes de Bataille d'après la guerre (ajustement aléatoire) à ceux d'avant, et faire comme si – de bonne foi sans doute, il faut y insister un instant, ne serait-ce que pour s'en montrer moins sûr par la suite – Acéphale pouvait tenir lieu d'expérience en soi ou d'expérience par excellence de la communauté selon Bataille; selon le Bataille résolu d'en faire la théorie après la guerre, comme selon le Bataille résolu d'en faire l'expérience avant. Comme si donc, présupposé simple, les mots d'après la guerre – les mots d'une théorisation en effet, et d'une théorisation de la communauté – pouvaient tenir lieu de mots pour une théorisation rétrospective d'Acéphale – Acéphale servant dès lors de référence implicite à Bataille lui-même pour penser la communauté pensée en dernière instance par Blanchot. La méprise devient inévitable, qui ne tient en effet aucun compte de l'immédiateté que Bataille s'est pourtant obstinément et toute sa vie employé à revendiquer, qu'il a revendiquée même et nommément contre Hegel (revendication toujours éloquente chez lui) pour qui l'immédiat (l'expérience) constituait ce dont la pensée devait se défier.2 2 «[...] Hegel à coup sûr aurait rapporté ce que j'appelle expérience à l'immédiat.» (BATAILLE, G. «La sainteté, l'érotisme et la solitude». In: Œuvres complètes. Op. cit., t. X: 249.) Hégélianisme subreptice de Blanchot? Hégélianisme insidieux? D'autant plus subreptice et insidieux qu'allégué au nom de Bataille lui-même.

Propositions pour une périodisation brêve et rétrospective d'acéphale. Premier temps: hystérisation violente et aussitôt s'accélérant de l'agrégation d'un nombre restreint de personnes sous le titre comminatoire d'Acéphale, dernière conjuration avant/ de la guerre; avec ses mythes, ses rites, son sacrifice; mythes, rites et sacrifice religieux (religion devant être entendu ici au sens de forme historique de l'hystérie). Deuxième temps: décélération désagrégeante de l'expérience religieuse (désidentification à la priorité communautaire/ collective, subjectivation substitutive). Troisième temps: déshystérisation et resociologisation: les mythes, les rites, les sacrifices en tant que le savoir les documente et l'expérience les délaisse (retour à Mauss, etc.). Le premier temps correspondant à l'avant-guerre; le deuxième à la guerre; la troisième à l'après-guerre.

Tout n'est pas si séparé, bien sûr. Un certain mysticisme mélange la fin d'Acéphale; et le sociologisme, déjà, ses débuts. Discriminant assez sûr cependant: après la guerre, le mot "communauté" s'impose, quand celui de "religion" s'imposait avant ("mysticisme", durant la guerre, fait le lien). Dire: tout n'y est pas si séparé, veut dire: il restera partout beaucoup d'Acéphale dans tout ce que Bataille fera, dira, pensera, écrira après. En ce sens, Acéphale aura à jamais quelque chose d'"irréméable" pour lui – au sens rare et strict où il n'en est en effet jamais tout à fait revenu (où il s'est suffi d'y avoir survécu). Une partie de l'autorité considérable qu'on lui reconnaîtra dorénavant, sur les sujets des religions archaïques, des mythes et des rites, à la fin sur celui du sacrifice, il l'a su, devait à ceci dont à peu près personne pourtant ne soupçonnait rien: à Acéphale et sa folie. Autorité d'un genre qu'on ne pardonne pas (la pensée ne pardonne pas aux autorités tirées de l'expérience). Ce qu'il savait aussi. D'avance. Assez pour le dire d'une façon qui ne fuit pas: une telle autorité s'expie, aura-t-il alors et depuis longtemps déjà dit (est faite pour être expiée sans être jamais expiable).3 3 C'est lui-même qui a employé le premier le mot dont il crédite pourtant étrangement, généreusement, Blanchot, je l'ai démontré ailleurs. La secousse aura de toute façon été trop grande pour que tout n'en soit pas à jamais secoué. Si grande qu'on n'aura plus affaire après qu'à des répliques, d'intensité décroissante, faites pour qu'au fur et à mesure s'atténue et s'éteigne le tellurisme délirant ou tragique, c'est selon, d'Acéphale. Non que Bataille se soit "assagi"; le dire ne suffit pas, ni ne convient. La même rage, mais plus rare, resurgira au milieu de textes où on ne les attend pas. Resurgissement fortuit, accidentel, etc. au cœur de textes essentiellement théoriques, "savants" – "à la Caillois", pour le dire simplement. C'est le change qu'il lui a fallu donner et pour que sa folie avec Acéphale restât secrète et pour que restât secret qu'il avait perdu la puissance faustienne de la renouveler; qu'il avait perdu celle qui avait consisté à penser en actes (ce qu'il appelle l'immédiateté).4 4 De cette perte, Bataille parlera allusivement. Disant nettement quelle perte c'était, mais se gardant de dire de quoi. Non pas à faire de la pensée une action – il y aura renoncé avec Contre-Attaque –, mais à faire de lui-même action de pensée. Jusqu'au sacrifice.

Les années trente. Cette périodisation ne cherche pas à entraîner du côté d'un scrupule philologique excessif; ni à s'en tenir au texte d'Acéphale (maigre au demeurant) comme à une règle dont Blanchot se fût affranchi, délibérément ou étourdiment. Reprocher à Blanchot cet affranchissement, ou délibéré ou étourdi, ce serait regretter qu'il ait lui aussi fait avec l'œuvre de Bataille comme si celle-ci n'avait pas de part en part été traversée, renversée par l'histoire (je le rappelle: dans laquelle il s'était enfin résolu à entrer, et pour lui-même, effrontément, la renverser); comme si cette œuvre avait été: une, continue, constituée, homogène, qui sait systématique. L'après-guerre montrera abondamment ce besoin de telles reconstitutions. Il ne fallait pas moins qu'elles sans doute pour que la façon que chacun avait eu (ou pas) d'y prendre part s'accordât au tour nouveau qu'elle avait prise. La surenchère sera la règle. Étrange règle au demeurant qui paraît emprunter à celle qui avait prévalu avant la guerre. Qui n'a pourtant à peu près rien à voir avec. Surenchère de rachat, se mesurant tant bien que mal à ce qu'on découvrit après coup que la guerre avait eu d'épouvantable. Soit qu'on n'eût pas pris (assez) part à celle-ci; soit qu'on eût pris à ce qui l'a précédée une part douteuse.

Le problème de la reconstitution se posera à tout le monde ou presque, après: que faire avec le surréalisme? que faire avec le communisme (avec l'un ou l'autre, ou avec ni l'un ni l'autre), après que le fascisme les eut une fois pour toutes vaincus (ce qu'il a fait, ni le fascisme ni le communisme ne pouvant dorénavant être les mêmes)? Problème qui ne se pose pas moins à Bataille qu'à quiconque. Sinon, pourquoi aurait-il rallié le surréalisme à quoi tout l'avait opposé jusque-là? Parce que le communisme constituait exactement, et depuis le début des années trente, ce à quoi il n'était pas possible qu'il se ralliât jamais. Ralliement par défaut? En partie. Les reconstitutions d'après-guerre se sont à peu près toutes faites dans le même "défaut". Non que le choix manquât; parce qu'il était imparti (choix qui profita au communisme).5 5 L'existentialisme constitua bien une alternative possible à celui-ci; encore que momentanément; jusqu'à ce que celui-ci dut lui-même choisir.

L'amitié-la mort. Reprenons les choses au premier des deux points à partir desquels le malentendu s'est opéré. Bataille a donc pensé après la guerre, entre cent autres choses qu'il a en effet pensées et dont on ne tient la plupart du temps qu'un compte modeste,6 6 La souveraineté, par exemple, concept pourtant central mais cherchant encore sa postérité. ce qu'en effet il avait appelé, en un certain sens, et appellera, en un autre: la communauté. Mais précisons (raisons secondaires):

1. ce ne sera pas pour faire d'Acéphale quoi que ce soit qu'il se serait alors mis à penser à ce titre;

2. pas davantage pour faire d'Acéphale une communauté, pas même une de ses possibilités.

Parce que (raisons principales):

1. un vœu engageait d'autant plus son fondateur que celui-ci l'avait fait former, sous serment, à ses membres: ne rien dire, jamais, à personne, de ce qu'Acéphale est (sera, fut);

2. Acéphale, de fait, s'étant dé-subordonné (tête, pensée, raison... les mots sont ici à très peu près les mêmes) – ce fut sa folie (Acéphale fut même pensé comme cette insubordination folle) – il n'y a rien comme penser Acéphale qui ne fût contradictoire en soi (pire, qui ne le trahit).

3. Bataille lui-même, le premier, désavouera par la suite et cette insubordination et cette folie;

4. ce qu'il pensera alors, au titre de la possibilité d'une communauté, se sera entre-temps instruit de ce désaveu en même temps violent et silencieux (désaveu apparent, à la vérité).

D'autres raisons (principales et secondaires) sont possibles aussi pour lesquelles la place manque.

De deux choses l'une dès lors: ou l'on s'en tient à ce dont Bataille a fait/été l'expérience avant la guerre (une fureur, une folie); ou l'on se tient à ce qu'il a pensé après (qui n'en est pas la pensée, mais l'accommodation, le repentir, presque l'oubli – parce qu'il entre beaucoup d'oubli dans ce qu'il en a alors pensé, un oubli nécessaire). Nancy, je l'ai dit, s'en tient strictement à ce que Bataille en a pensé après la guerre (c'est son choix – la pensée s'y retrouve). Blanchot, non, qui mélange l'un et l'autre, ce qu'il a pensé avant et après (vécu avant, pensé après).7 7 Cf. le reproche que Bataille fait à Sartre, au sujet d'un intellectuel qui pense agir, qui parle d'agir, mais qui n'agit pas, lequel est certes fait pour que Sartre se taise; mais il faut en faire aussi l'hypothèse: ce reproche s'adresse à lui-même: il lui reviendra, comme à Sartre, de parler faute d'agir. En quoi il sera lui aussi un intellectuel; ne sera qu'un intellectuel. Du point de vue de Bataille, et Acéphale passé, une humiliation. Que fait-il se faisant? Rien sans doute qui affecte sa pensée propre. Qui affecte du moins la pensée qui est la sienne dans le début des années quatre-vingt, où il écrit ce livre (soit cinquante ans ou presque après).8 8 Et après ses propres années trente, on le sait du tout au tout différentes de celles que Bataille a vécues. La question n'est pas ici de penser celles-ci qu'il a vécues, et comment; mais elle se pose de savoir qui le fera, enfin. Pour lui, et pour qu'on comprenne. Qu'on comprenne aussi ces années et cette histoire auxquelles il ressemble tant en somme, lui qui n'a pas cessé depuis de ne plus ressembler à rien. 1958 puis 1968 sont passés par là. 1958: le coup de force de De Gaulle pour s'emparer du pouvoir; 1968: le merveilleux énervement de Mai (pour l'en chasser et, l'en chassant, en finir avec tout ce qui lui ressemble). Blanchot a développé alors, dans cette décennie surabondante et pour lui résurrectionnelle, une pensée sur laquelle il ne revient, en 1982, que pour l'assortir du meilleur; l'agrémentant encore (pensée euphorique de Blanchot contre la pensée dépressive à laquelle on l'associe facilement): il ne doute pas que ces deux dates (mai 1968 a fortiori) ne soient de nature à éclairer tout ce qui s'est passé auparavant; et à jeter sur la communauté – que ces deux moments auraient réalisée: des intellectuels dans le premier cas, en 1958; des intellectuels et des masses dans le second, en 1968; de "l'amitié" dans un cas comme dans l'autre – des lumières définitives.

De ces lumières, il se met alors à parler comme si Bataille avait pris une part déterminante à les constituer. Intellectuellement, à n'en pas douter; politiquement, à titre provisoire. C'est à quoi La Communauté inavouable s'emploie. À quel prix? Il faut en convenir: d'euphémiser. Quoi? la folie d'Acéphale, sa fascination sacrificielle, sa sacrificialité suicidaire, en particulier. Et, en général, ce qu'a essentiellement l'œuvre de Bataille de sale, d'obsessionnel, d'obscène, de laid, etc., soit ses motifs paroxystiques constitutifs (maléfiques). Pour, en revanche, emphatiser des motifs qui lui sont à peu près tous tout entier étrangers, sinon antagoniques (bénéfiques): l'être,9 9 S'il arrive à Bataille de parler de l'être, souvent en fait, c'est aussitôt pour désigner quelle horreur y entre, quelle horreur il est: " Il y a de l'horreur dans l'être: cette horreur est l'animalité répugnante dont je découvre la présence au point même où la totalité de l'être se compose." ("Histoire de l'érotisme". In: Œuvres complètes. Op. cit., t. VIII: 102.) l'autre, autrui, le proche, le "prochain" (!), etc. Pour "valoriser" la subordination du moi à l'autre, à autrui, au proche, au prochain (renversant le sacrifice, ou le réduisant à cette subordination). Motifs que Bataille n'eût sans doute pas manqué de qualifier d'édifiants sinon d'idéalistes, si d'autres que Blanchot les lui avait fait valoir (que sa prévenance eût épargnés dès lors que ce serait Blanchot qui les faisait valoir).

De quelques exemples.

1. Ainsi Blanchot prête à Bataille cette phrase, en effet inaugurale des développements unanimement admirés de La Communauté inavouable: "À la base de chaque être, il existe un principe d'insuffisance."*5 *5 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 15.) Inattention, maladresse (éloquente si l'on veut, involontaire si l'on ne veut pas): la phrase de Bataille est en effet à très peu près la même que celle que Blanchot reproduit (dans cette affaire, tout y est en effet à très peu près la même chose), qui avait écrit pourtant et tout autrement: "À la base de chaque vie humaine, il existe un principe d'insuffisance"10 10 La phrase de Bataille se trouve dans G. Bataille, Œuvres complètes. Op. cit., t. I: 434; et c'est moi qui souligne. (je souligne). À quel désir subreptice Blanchot obéit-il: celui de la détrivialiser? de la lester d'un poids philosophique dont elle aurait manqué? de l'ontologiser (en tout état de cause, l'être et la vie humaine ne sont pas la même chose; c'est-à-dire, ils ne peuvent pas avoir la même valeur argumentative)? La possibilité ne peut pas en être écartée, sur laquelle je reviendrai.

2. Bataille écrit, non loin de là, cette phrase encore: "S'il voit son semblable mourir, un vivant ne peut plus subsister que hors de soi." (en effet, on l'a vu, il ne fallait pas moins pour lui qu'un sacrifice pour qu'on ne pût plus vivre autrement que hors de soi) Cette phrase, Blanchot la cite aussi, il n'a pas tort, elle compte; mais il la commente ainsi: "Qu'est-ce donc qui me met le plus radicalement en cause? [...] ma présence à autrui en tant que celui-ci s'absente en mourant. Me maintenant dans la proximité d'autrui qui s'éloigne définitivement en mourant, prendre sur moi la mort d'autrui comme la seule mort qui me concerne, voilà qui me met hors de moi et est la seule séparation qui puisse m'ouvrir, dans son impossibilité, à l'Ouvert d'une communauté."*6 *6 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 21.) Étrange commentaire, ou pesant ou pénible, dont on s'étonne que nul n'ait encore trouvé à y redire.11 11 Si, Jean-François Pradeau, mais d'une façon qu'à ma connaissance on n'a pas relevée. Je la cite: «[...] c'est du reste M. Blanchot qui ici suit J.-L. Nancy, puisque sa Communauté inavouable [...] s e donne pour une réflexion à partir d'une version antérieure de «La Communauté désœuvrée» [...] Une réflexion plutôt infidèle à son prétexte et qui ne relève, à dire le vrai, que de la théologie négative. Qu'elle soit à la mesure de ce que poursuivait Bataille en 1942-1944 (le projet d'une Somme athéologique , construite autour d'une «expérience intérieure négative» exprimée sous la forme d'un «non-savoir»), ne lui donne pas davantage de crédit exégétique.» («Impossible politique et antiphilosophie», In: «Georges Bataille». Les Temps modernes, n° 602, janv.-fév. 1999: 144). La différence est en effet entière entre un langage qui dit "semblable" (en passant, à l'essai, juste une fois) où l'autre dit (trois fois) "autrui"; et parfaitement antagonique entre celui qui dit (Bataille): c'est faire que mon semblable meure, quitte à ce que je le sacrifie pour cela, qui permettra que je vive enfin "hors de moi" et celui qui dit (Blanchot): il suffit qu'autrui meure ("s'éloigne en mourant") pour que, prenant sur moi sa mort, je sois libéré de moi (de ma mort propre). Le premier suppose: la mort sacrificielle est la condition violente, convulsive, impossible, sans doute inacceptable, de toute communauté; le second: n'importe quelle mort m'"ouvre" à toute communauté (à l'amitié) dès lors qu'il n'y a de communauté que de la mort (de n'importe laquelle, mais a fortiori de l'ami – supposition supplémentaire, et antagonique à la puissance deux: à moins que n'importe quelle mort me fasse l'ami de qui meurt).12 12 On peut s'étonner tout de même des libertés explicites que Blanchot prend avec le texte de Bataille; libertés qui lui permettent par exemple d'écrire: « L'expérience intérieure dit ainsi le contraire de ce qu'elle semble dire: mouvement de contestation qui, venant du sujet, le dévaste, mais a pour plus profonde origine le rapport avec l'autre qui est la communauté même, laquelle ne serait rien si elle n'ouvrait pas celui qui s'y expose à l'infinité de l'altérité, en même temps qu'elle en décide l'inexorable finitude.» ( Idem: 33, note). En somme, il serait revenu à Bataille de ne pas prendre l'entière – la plus profonde – mesure de l'expérience qu'il entreprenait. Et de ne pas apercevoir, comme le dit Blanchot, que, du coup, elle n'est: «rien».

3. Les mots sont les mêmes quelques pages plus loin, qui confortent le divorce, l'inversion (à la fin, la falsification): "Or, "la base de la communication" [expression, en effet, de Bataille] n'est pas nécessairement la parole, voire le silence qui en est le fond et la ponctuation, mais l'exposition à la mort, non plus de moi-même, mais d'autrui dont même la présence vivante et la plus proche est déjà l'éternelle et insupportable absence, celle que ne diminue aucun travail de deuil."*7 *7 ( Ibidem: 46.) En quoi, comment, etc. Bataille peut-il avoir affaire à une telle phrase? Quel rapport entre la sacrificialité effrénée, éperdue d'Acéphale et ce pauvre lieu commun commisérationnel judéo-chrétien caractéristique du lévinassisme tardif du Blanchot?13 13 «Lévinassisme» qui joue à plein dans L'Écriture du désastre, publié deux ans auparavant. Par exemple, page 43, où tous les motifs de Bataille sont requis, mais l'un après l'autre revus, révisés, passés au tamis de l'influence de Levinas sur Blanchot. D'autres motifs, plus loin (le don, par exemple), y sont purement et simplement niés dans la réputation que Bataille s'était attaché à leur faire. Il est étrange que les lecteurs de ces deux œuvres ne s'en soit pas davantage avertis ni émus, qui s'en tiennent, pour beaucoup, à une géméllité imaginaire. La question ici n'est bien sûr pas de l'œuvre de Blanchot elle-même, sans conteste l'une des plus considérables d'après-guerre. Mais des rapports de celle-ci à celle de Bataille. Que l'amitié les ait liés ne prête pas à Blanchot des lumières supplémentaires, encore moins définitives. Et c'est somme toute inévitable: son œuvre est trop forte pour qu'il n'en passât pas quelque chose dans celle de Bataille. Pour son bénéfice ? Souvent. Pour son détriment ? Aussi. Le problème est moins d'ailleurs celui de cette influence rétroactive de Blanchot sur Bataille que celui de celle-ci sur les interprètes de Bataille. Une insipidité évidente en a résulté chez la plupart de ceux qui se sont suffi de lire Bataille au moyen de Blanchot. Quelle commune (dé-)mesure entre cette piètre pitié/piété inconsolable/consolante de Blanchot (se savoir indéfiniment interdit de mourir, mais se définir comme "mourance" infinie dans la mort d'autrui) et l'entropie tragique, gaie, agitée, furieuse, folle à la fin, de la "pratique de la joie de la mort", injonction dont Bataille a fait le titre de son dernier texte écrit précisément pour Acéphale (variante possible: Rire de mourir, mourir de rire, en guise de titre pour un livre qu'il envisagera plus tard d'écrire, qu'il n'écrira pas)? Où le nietzschéisme affiché, amplifié de Bataille n'est ni plus ni moins que nié ("Voir, dit Nietzsche, sombrer les natures tragiques et pouvoir en rire, malgré la profonde compréhension, l'émotion et la sympathie que l'on ressent, cela est divin."). Affirmation que Bataille n'a pas faite que momentanément sienne; qu'au contraire il a soutenue jusqu'à la fin: "[...] je vais peut-être me vanter, mais la mort est ce qui me paraît le plus risible au monde."14 14 En mars 1961, au micro de M. Chapsal. In: Quinze écrivains. Paris: Julliard, 1963.

Blanchot ne passe certes pas sous silence la possibilité démesurée qu'Acéphale se conclût dans le sacrifice de l'un des siens (il semble cependant ignorer que cet "un" pût être Bataille lui-même); seulement, il en conteste très abstraitement l'opportunité (qui ne la contesterait?). Pas d'un point de vue moral, c'est entendu (seul moment de ce texte où il ne cède pas à son obligation). Du point de vue théorique, au contraire, qu'il prête à l'intérêt d'Acéphale même (comme s'il en avait été membre et qu'il avait été invité à le donner). Je résumerai ainsi sa contestation: se donner pour projet l'exécution d'une mort, a fortiori sacrificielle, ce serait retomber dans le piège des fins (piège dans lequel Bataille en effet se gardait de tomber), ce serait renoncer au renoncement à faire œuvre – fût-ce de mort. Car renoncer à faire œuvre (motif blanchotien davantage que bataillien) commande de se faire (de faire de soi) "don et abandon".15 15 Note troublante qu'il y a lieu de lire attentivement pour y apercevoir ce que son auteur y montre de sûr. Beaucoup de choses en peu de lignes, mais dont je retiendrai celles-ci: qu'il ne doute pas, si la mort fut présente dans Acéphale, que ce ne fut pas au titre du sacrifice, la victime étant consentante; puis que, si consentement il y a, c'est pour qu'il y ait deux morts: du sacrificateur et du sacrifié; puis qu'il voit le sacrifice comme une expiation consentie au bénéfice du groupe; enfin que tuer le chef, la Tête, etc. n'institue en rien « les autres comme frères», mais déchaîne entre eux les passions. Passions auxquelles il oppose le « passage à une tout autre sorte de sacrifice, lequel ne serait plus meurtre d'un seul ou meurtre de tous, mais don et abandon, infini de l'abandon.» Où se lit un Acéphale selon son cœur, pas selon celui de Bataille. *8 *8 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 32, note.) En clair, "don et abandon" viennent ici nommer, désigner le seul sacrifice possible par quoi la mort est possible et la communauté avec, en tant que renoncement (qui, seul, désœuvre). Formidable volte-face, où tout semble conservé de ce qu'Acéphale cherchait, mais où tout s'en trouve renversé.

Que cherche Blanchot (somme toute, il n'est pas impossible qu'il cherche quelque chose)? À innocenter Bataille? L'amitié – dont on sait en quelle estime personnelle et intellectuelle il la tenait, une estime comparable à celle dans laquelle il tenait la communauté, au point souvent de les confondre – dicterait alors sa conduite. C'est possible. Et ce qu'il aurait lu (les textes de Bataille écrits pour Acéphale, enfin en partie rendus publics) ne l'aurait pas moins qu'un autre épouvanté (épouvante tardive, Bataille est mort alors) et il se serait fait un devoir de les interpréter d'une façon qui en corrigeât les pires aspects. À ceci près qu'il n'y a rien sans doute que Bataille ait moins désiré qu'être cet "innocent"-là que Blanchot aurait alors cherché à faire de lui.16 16 On signale parfois que Bataille a songé à appeler L'Expérience intérieure, L'Amitié; moins souvent qu'il a aussi songé à l'appeler L'Innocent. En un sens où il a craint qu'on entendît trop la signification qu'il y prêtait aussi: celle de l'idiot. Une autre hypothèse est possible que l'amitié commande moins sensiblement: il lui prêterait son propre repentir. Autrement dit, il aurait lu dans la fureur d'Acéphale (de là son épouvante) l'équivalent de sa propre fureur d'alors? Non pas l'équivalent exact; plutôt son équivalent inversé. Inversé? Bataille avait appartenu à l'extrême gauche (le Cercle communiste démocratique, Contre-Attaque, etc.) quand, lui: à l'extrême droite (L'Insurgé, Combat, etc.). Pour autant, leurs deux excès se seraient symétriquement ressemblés (et leur ressemblance les aurait simultanément annulés). L'époque, dans les années 80, en était à établir ces symétries imprudentes et à s'efforcer d'"équilibrer" les procès. Et les accusateurs de Bataille (il commençait d'y en avoir au moment où Blanchot écrivit ce livre) n'auraient pas davantage eu tort que ceux qui l'accusaient lui aussi (à supposer que ce ne fussent pas les mêmes qui accusaient Blanchot et Bataille). De là la mièvrerie de ces interprétations inattendues? Innocentant Bataille, Blanchot aurait cherché à s'innocenter aussi. L'hypothèse, il ne peut pas en être autrement, est polémique. La polémique, quelque contrariante qu'elle soit, n'est pas toujours évitable si peu qu'on veuille se tenir à ce que les textes disent.

Le communisme-l'espoir. L'est-elle plus si cette mièvrerie interprétative n'est pas intentionnelle? Si elle ne vise pas à protéger Bataille contre quelque procès que ce soit? Si, au contraire, c'est réellement ainsi que Blanchot voit, lit, pense Bataille en 1982 et veut qu'on le voie, lise et pense avec lui? Autrement dit, si l'intérêt qui est le sien (en même temps, Blanchot s'est-il jamais réellement montré intéressé?), c'est que Bataille paraisse penser la même chose que lui, la même chose que lui en pense des décennies plus tard? Ce n'est pas, en effet, que Blanchot ne puisse pas se représenter quelle horreur Bataille s'est résolument employé à représenter; peut-être est-il même, au contraire, à son contact, l'un de ceux qui l'a pu le mieux et parmi les premiers. C'est pire alors: il fait en sorte que cette horreur n'en soit pas une; ou pas définitivement; ou pas sans pouvoir être rachetée (le procédé est insidieux qui consiste à ne pas dire en quoi il "corrige" Bataille et à opérer cependant une correction devant valoir pour ce que Bataille aurait dit). On n'a jamais que de très petits principes à opposer à l'horreur (l'autre, autrui, le prochain, si l'on veut, autant qu'on veut, mais c'est tout), quand on ne dispose pas du seul qui l'égalerait (Dieu). Blanchot est par avance perdant qui ne dispose pas de Dieu pour l'opposer à Bataille – qui n'ignore pas qu'il ne faudrait pas moins que Dieu pour que quoi que ce soit pût lui être opposé (Klossowski le sait aussi, mais mieux, qui joue avec lui un jeu plus subtil, ou plus ambigu). Le matérialisme de Bataille est si construit que seule la spiritualité la plus haute, une spiritualité elle-même rendue extravagante – une sainteté – pourrait le détourner, le tenter (lui-même s'en tient à une "tentation" de tous les instants). Pas un rétro-idéalisme retentissant des interminables échos de la culpabilité de l'extermination (que Bataille n'a pour sa part aucune raison d'éprouver).

C'est sans doute pourquoi Blanchot est justifié d'ouvrir un second front, vers lequel, par le même équivoque mouvement, il tente d'entraîner Bataille: celui toujours ouvert de l'histoire – de nouveau et à grands frais ouvert par mai 68. Ce qu'il n'y a plus de Dieu à pouvoir, l'histoire le pourrait; ce que Dieu serait entre temps devenu impuissant à racheter, l'histoire le rachèterait. Il ne faudrait donc pas moins que l'histoire elle-même, en majesté, pour que ce que Bataille a pensé de la communauté, surtout pour que ce qu'il en a pensé avec Acéphale, fût rachetable/racheté. "Mais, avance Blanchot, si le rapport de l'homme à l'homme cesse d'être le rapport du Même avec le Même mais introduit l'Autre comme irréductible et, dans son égalité, toujours en dissymétrie par rapport à celui qui le considère, c'est une tout autre sorte de relation qui s'impose et qui impose une autre forme de société qu'on osera à peine appeler "communauté".*9 *9 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 12. C'est moi qui souligne.) Relation aléatoire, dont on comprend que Blanchot hésite à l'appeler: "communauté" (la "dissymétrie" selon lui servant sans doute ici à euphémiser l'"hétérologie" selon Bataille). Dont on ne comprend pas cependant qu'il ne l'observe pas davantage; et que ce qu'il hésite à appeler du mot "communauté" (ce qu'on n'ose à peine..., dit-il), il ne craigne pas de l'appeler en outre, ou par surcroît: "communisme".17 17 Je précise pour qu'on ne se méprenne pas: il n'est pas question de mettre en doute le bien fondé de Blanchot à appeler «communisme» ce qu'il appelle ainsi; seulement de chercher à mêler Bataille à cette appellation. Mai 68 l'y encourage sans doute, et le lui permet même peut-être, qui semble donner providentiellement raison à ce qu'il a (tardivement) commencé de penser en 1958, avec la crypto-putschiste prise de pouvoir par De Gaulle. Les amis qu'il s'est faits alors, les rejoignant (Mascolo, Antelme, Duras, des Forêts, Vittorini, pour ne nommer que quelques-uns d'entre eux) l'y avaient certes préparé. Mais de là à ce que Bataille, par amalgame, s'y retrouvât aussi "embarqué" (comme Sartre disait de l'engagement en soi, autrement dit de celui qui précède tout engagement), il y a un pas (au-delà?). Blanchot semble penser que celui-ci peut être franchi. Il y a lieu de ne pas le penser.

Un point d'histoire: quinze ans avant 68 (presque trente ans avant La Communauté inavouable), en 1953, Mascolo publie un livre abondant, étrange, discordant, admirable, par lequel il rompt une fois pour toute avec le parti communiste (auquel il n'a appartenu que de la guerre à 1950), mais pas avec le communisme (que, par un geste au contraire d'une témérité ou d'une immodestie peu ordinaires, il s'approprie – qu'il prétend repenser). Le Communisme, ce n'est d'ailleurs, ni plus ni moins, que le titre d'un tel livre.*10 *10 (MASCOLO, D. Le Communisme. Révolution et communication ou la dialectique des valeurs et des besoins, Paris, Gallimard, 1953. ) Lequel a exercé un pouvoir théorique réduit (qui n'a-t-il pas alors désorienté?), sans commune mesure avec la puissance de ses analyses (lesquelles avaient d'autant moins d'égales que le communisme et le marxisme n'étaient alors, en France, l'objet d'aucune réelle analyse).18 18 Mises à part celles – diverses – produites par les livres de Maurice Merleau-Ponty ( Les Aventures de la dialectique), Henri Lefebvre ( La Somme et le reste) et Jules Monnerot (Sociologie du communisme). Qui a par contre permis à son auteur d'exercer un pouvoir politique effectif ressemblant en plus d'un point à celui que Bataille avait exercé avec ses différents comités. Mascolo constitue en 1955 le "Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord". Puis, en 1957, le "Comité des intellectuels révolutionnaires". En 1958, il crée, pour lutter contre la prise du pouvoir par De Gaulle, une revue d'opposition, le 14 juillet, dont naîtra bientôt la "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", plus connue sous le nom de "Manifeste des 121".19 19 Sur le détail de tout cela, je me permets de renvoyer, entre autres, à ce que j'en ai écrit déjà dans La Révolution rêvée. Pour une histoire des intellectuels et des œuvres révolutionnaires. 1944-1956. Paris: Fayard, 2004.

Blanchot, qui n'est pas intervenu depuis vingt ans dans la politique française, y revient avec fracas, effervescence, fureur; montrant aussitôt un bonheur, une compétence, une efficacité peu communs. Ses nouveaux amis le disent de lui qu'il impressionne et qui se mettent aussitôt à son écoute, peut-être à son école. Mascolo le premier, qui nourrit pour lui une admiration définitive – au point le plus souvent de s'effacer; de faire comme si c'était Blanchot qui pensait enfin ce qu'il avait pourtant en partie pensé déjà; qui pouvait seul écrire ce qu'il aurait pourtant à peine moins bien écrit. Tout un jeu d'effacement, préséance, délicatesse (etc.) qu'on ne célèbre pas depuis sans raison (quand bien même sa célébration semble-t-elle en devenir obligée), allait pouvoir commencer, qui juxtaposerait exactement, qui les superposerait, les mots d'amitié, de communisme et de révolution. Mascolo pouvait avoir le premier pensé ce qu'il devrait en être d'un communisme de leur point de vue (d'un communisme déstalinisé), ce n'en serait pas moins Blanchot qui le représenterait dorénavant. Qui le représenterait, par exemple, jusqu'en 1982, date où parut La Communauté inavouable qui en constitue comme la célébration rétrospective.

Je récapitule donc: c'est en 1958 que Blanchot revient à la politique, une politique d'extrême gauche cette fois, à l'invitation de Dionys Mascolo et à la faveur de la prise du pouvoir par De Gaulle; Blanchot revient à la politique sur des bases que Mascolo a construites, élaborées, énoncées dans Le Communisme, puis propagées dans et par l'action (les différents comités constitués par lui et ses amis, Schuster, Antelme, Duras, etc.). C'est dans et par l'action que Blanchot revient à la politique, aucunement par la théorie, il y a lieu de le noter (la politique, il ne la théorisera que rétroactivement). Tout ce que Mascolo entreprendra à partir de 1958, il l'entreprendra avec Blanchot, dans sa proximité et son amitié (constituant ensemble ce qu'ils sont convenus d'appeler une "communauté"); et il n'y aura rien que Blanchot entreprendra dès lors en quoi il ne s'accorde très étroitement avec Mascolo.20 20 Tous ceux qui s'intéressent à la littérature et à l'action politique de Blanchot après la guerre le savent: très vite, il ne s'agira pas seulement de ne plus écrire les textes seuls; mais ensemble; bientôt, il s'agira de les écrire assez ensemble, c'est-à-dire au point de ne plus vouloir ni pouvoir les signer. Précision principielle pour ce qui va suivre.

On peut le dire alors – hypothèse, si l'on veut –: cet accord se sera formé au détriment de Bataille, qu'il aura purement et simplement écarté. Et c'est à l'aune de cet étrange, violent et tardif "détriment" qu'il y a lieu de lire aussi, qu'il y a lieu de lire surtout La Communauté inavouable. Je précise pourquoi (je justifie): en 1958, voulant s'opposer à la prise du pouvoir par De Gaulle (contre laquelle il crée la revue Le 14 Juillet), Mascolo, qui montre pour Bataille la plus grande admiration, presse celui-ci de se joindre à cette entreprise; de rallier tous ceux qui l'ont ralliée déjà.21 21 Mascolo avait quelque raison de le croire possible, Bataille ayant tout récemment participé à son «Comité des intellectuels révolutionnaires». Or Bataille ne les rallie pas. Non pas en ne répondant pas à l'invitation que Mascolo lui en a faite; au contraire, en y répondant exactement, et sur un ton – inhabituel chez lui – tantôt d'incompréhension tantôt d'irritation (à la fin, jusqu'à la violence ouverte, qu'il faut louer Mascolo d'avoir entendue, soutenue et, presque, comprise). "Je suis sûr d'être tout à fait étranger à vos préoccupations", lui écrit-il d'abord;*11 *11 (BATAILLE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Guitrancourt, le 22. VI. 1958. In: Choix de lettres, op. cit.: 481-83.) il précise ensuite, déclaration bien peu circonstancielle, bien plutôt de principe (même lettre): "Il s'agit pour moi d'une impossibilité d'être d'accord avec le principe sur lequel repose l'action réelle dans une société organisée [...]." Circonstancielle en partie, de principe essentiellement (il faut citer un peu longuement pour qu'on mesure la distance en question et qu'on ne fasse pas comme si celle-ci avait pas pu ne pas être définitive): "Le domaine politique qui nous reste est le domaine du possible. À ce domaine, je ne puis apporter que peu d'intérêt. [...] Je ne puis supporter l'idée de lutter pour un impossible, par exemple pour une démocratie à laquelle d'avance le parti communiste retire la viabilité (en quoi il a peut-être raison). Dans une telle lutte, je ne vois rien d'un refus inconditionnel, mais une confusion dérisoire avec ce refus. Le refus inconditionnel est l'affirmation de ma souveraineté. Je ne veux pas laisser une aussi violente affirmation dans la boue des compromis [...]. En matière de politique, je puis seulement m'accorder à la rigueur à celle qui évite le pire." (on notera que "refus inconditionnel" – mots de Bataille, dans cette lettre, et pour faire un pas de côté, pour s'écarter – est le titre lui-même de l'article de Mascolo qui paraîtra dans le premier numéro du 14 Juillet, qu'il avait, avant parution, adressé à Bataille, et pour le convaincre d'y collaborer; on notera en outre, que "Le refus" sera significativement le titre (économe ou amoindri) du premier article de Blanchot dans le n° 2 du 14 juillet, celui par lequel celui-ci, à la différence de Bataille, se ralliera et marquera son accord avec Mascolo, au mot près). "La boue des compromis"; n'est-ce pas assez (le mot est brutal, qui accuse ses amis d'y patauger)? Ce ne l'est pas sans doute puisqu'il ajoute ceci: "[...] l'impossible confondu avec le possible est la pire misère, ce sont les perles aux pourceaux. C'est ce que vous proposez de faire." La boue des compromis, les perles aux pourceaux: ce ton, à tous égards, est inhabituel chez Bataille à cet époque (à cet âge – il ressemble à celui qu'il avait avec les surréalistes avant la guerre); il faut donc que l'essentiel ait été mis en cause (l'essentiel: sa souveraineté, l'inconditionnalité de son refus propre, le seul réellement inconditionnel) et par ceux-là mêmes qui lui témoignent de l'amitié, qui prétendent le comprendre, etc. (lesquels, qui plus est, se comptent sur les doigts de la main). Sur cet essentiel, Bataille ne cède pas; quoi de plus facile, de moins compromettant pourtant, que de dire "non" à De Gaulle; aucun "oui" ne se trouverait en effet par là engagé. Il prend le risque, il le sait, d'une incompréhension entière, pourquoi pas celui de l'accusation de résignation, par ceux-là mêmes qui le regardent comme l'irrésigné en personne (double méprise, entre toutes la plus douloureuse). Il n'en passe pas moins outre. Cet autre échange en témoigne, qui date de quelques années auparavant, au moment de la publication du Communisme de Mascolo, où celui-ci, en passant, faisait de lui un intellectuel communiste en son sens, c'est-dire dans le sens qu'il opposait à celui communément admis; Bataille avait protesté là contre, déjà: "[...] je ressemble à ceux qui ne se résignent pas en ceci que ma parfaite résignation n'est qu'une révolte généralisée, une manière d'être suspendue apercevant la révolte de fait comme un abandon de cette révolte, comme une acceptation."22 22 On notera toutefois que Bataille établit une exception à son abstentionnisme politique: le fait colonial, contre lequel il affirme devoir lutter. Voir l'importante lettre (en forme de texte pour une conférence qu'il fut dans l'impossibilité de prononcer) du 11 novembre 1956 à Kostas Axelos (BATAILLE, G. Choix de lettres, op. cit.: 459-464). *12 *12 (BATAILLE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Orléans, le 5. VII. 1953. In: Choix de lettres, op. cit.: 446-448.)

(De la même façon que Bataille est aussi peu "philosophe" que possible, il convient de dire qu'il est aussi peu "politique" que possible. En quel sens l'entendre? En ce même sens qui fait pour lui de la politique la même chose que la philosophie: ce qu'il n'est pas. Ce qu'il est autant que possible pourtant, mais n'est pas aussi au sens qu'il ne peut l'être qu'en en faisant toute l'expérience, en l'étant toute lui-même – une expérience non pas seulement nécessairement insuffisante, mais, parce qu'insuffisante, en effet, coupable).23 23 Bataille s'est toujours montré obsédé par la totalité – Blanchot, qui n'en montre aucune obsession, se méprendra là-dessus à son sujet.

Aucun besoin de surinterpréter ces lettres: l'opposition qu'elles marquent avec éclat à Mascolo, qui le pressait de se rallier, marquent par le fait une opposition implicite mais non moins éclatante à Blanchot qui s'empresse, lui, de rallier Mascolo. Et l'évidence veut en effet que ce par quoi Blanchot revient à la politique soit exactement ce par quoi Bataille en sort... Contretemps que rien ne doit atténuer, moins encore corriger. Quelque chose comme l'échange ou le va et vient vécu par Bataille avec Chestov vers 1925 se rejoue-là, mais à l'envers trente ans plus tard, avec Blanchot, lequel va et vient veut cette fois que Bataille se re-chestovianise quand Blanchot s'hégélianise (se marxise objecterait sans doute Bataille qui l'objecte dans cette même lettre à Mascolo: c'est sa propre position qui est, dit-il, "évidemment" hégélienne – d'un hégélianisme, peut-être cette fois défensif –, autrement dit "le contraire du marxisme" – marxisme auquel il ne réduit pas sans raison la position de son interlocuteur).24 24 On notera qu'en 1925 Bataille avait aussi refusé de rallier le surréalisme (lequel était pourtant assez bien fait pour l'affranchir de l'influence de Chestov), ce que son tout nouvel ami Leiris le pressait pourtant de faire; préférant sa solitude à toute espèce de compromission possible (ou à ce qui pouvait passer pour lui pour une compromission).

La maladie, déjà très présente en 1958, la mort qui viendra vite, en 1962, permettront à Blanchot d'afficher, affirmer, affecter de nouveau son amitié, et à Bataille de s'y montrer sensible ("J'ai écrit plusieurs fois à Maurice Blanchot pour lequel mon amitié compte de plus en plus. Ses lettres ont beaucoup compté pour moi."). Rien ne permet cependant de faire comme si ces lignes âpres, brutales, de fait définitives (que la mort rend telles) adressées à Mascolo, n'avaient pas été écrites qui visent indistinctement tous les amis de celui-ci (qui ne doutaient pas d'être les siens aussi) à ses yeux fourvoyés. Dont le fourvoiement de fait l'ignore (au moins ignore sa pensée): "[...]vous êtes parfaitement étranger à ce que j'apporte, vous ne pouvez rien y comprendre, vous faussez tout." C'est ce qu'il écrit encore à Mascolo.*13 *13 (BATTAILE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Orléans, le 13. IX. 1958. In: Choix de lettres, op. cit.: 501-502.) L'ignore et l'esseule: "Je veux vous mettre en face d'une possibilité. Malheureusement, vous ne vous étonnerez pas si, devant cette possibilité, je me sens plus seul que jamais."*14 *14 (BATAILLE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Orléans, le 16. VII. 1958. In: Choix de lettres, op. cit.: 491-492.) L'ignore, l'esseule et, à la fin, le sacrifie. Le sacrifice d'Acéphale, après lequel Bataille en appelait en 1939, qu'il appela sur lui faute qu'aucun le fît à sa place, ce sont exemplairement (logique ou ironie?) les amis qu'ils s'étaient faits entre temps, les amis de la fin, qui le réalisèrent vingt ans plus tard; ceux-là même qui lui devaient – c'est ce qu'ils disaient et continueront de dire – "leur" communauté. Logique ou ironie, cette communauté ne se sera pas seulement faite sans Bataille, mais contre.

Recebido em 05/09/2012

Aprovado em 12/10/2012

Michel Surya é filósofo, escritor, especialista na obra de Georges Bataille. Além de editor, fundou e dirige a revista Lignes. Além de organizar a edição de vários textos de Bataille (mais recentemente La Structure psychologique du fascisme e Discussion sur le péché, pela Nouvelles Éditions Lignes, 2009 e 2010), publicou narrativas (mais recentemente L'Éternel Retour: roman, pela Lignes & Manifeste, 2006, e L'Impasse, pela Al Dante, 2010) e ensaios (entre outros, Humanimalités, pela Léo Scheer, 2004, e Georges Bataille: la mort à l'œuvre, de 1987 reeditado em 1992 e em 2012 pela Gallimard). E-mail: <surya@editions-lignes.com>.

  • *1 (BATAILLE, G. "Lettre de Georges Bataille à Pierre Kaan, 4 novembre 193". In: L'Apprenti sorcier. Textes, lettres et documents (1932-1939). Paris: Éditions de la différence, 1999: 314.
  • )*2 (BATAILLE, G. "L'Expérience intérieure". In: Œuvres complètes. Paris: Gallimard,1973, t. V: 59.)*3 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable. Paris, Éditions de Minuit, 1983.
  • )*4 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, Paris, op. cit.: 14.)*5 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 15.)*6 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 21.)*7 (Ibidem: 46.)*8 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 32, note.)*9 (BLANCHOT, M. La Communauté inavouable, op. cit.: 12. C'est moi qui souligne.)*10 (MASCOLO, D. Le Communisme. Révolution et communication ou la dialectique des valeurs et des besoins, Paris, Gallimard, 1953.

  • *1
    (BATAILLE, G. "Lettre de Georges Bataille à Pierre Kaan, 4 novembre 193". In:
    L'Apprenti sorcier. Textes, lettres et documents (1932-1939). Paris: Éditions de la différence, 1999: 314. )
  • *2
    (BATAILLE, G. "L'Expérience intérieure". In:
    Œuvres complètes. Paris: Gallimard,1973, t. V: 59.)
  • *3
    (BLANCHOT, M.
    La Communauté inavouable. Paris, Éditions de Minuit, 1983. )
  • *4
    (BLANCHOT, M.
    La Communauté inavouable, Paris,
    op. cit.: 14.)
  • *5
    (BLANCHOT, M.
    La Communauté inavouable,
    op. cit.: 15.)
  • *6
    (BLANCHOT, M.
    La Communauté inavouable,
    op. cit.: 21.)
  • *7
    (
    Ibidem: 46.)
  • *8
    (BLANCHOT, M.
    La Communauté inavouable,
    op. cit.: 32, note.)
  • *9
    (BLANCHOT, M.
    La Communauté inavouable,
    op. cit.: 12. C'est moi qui souligne.)
  • *10
    (MASCOLO, D.
    Le Communisme. Révolution et communication ou la dialectique des valeurs et des besoins, Paris, Gallimard, 1953. )
  • *11
    (BATAILLE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Guitrancourt, le 22. VI. 1958. In:
    Choix de lettres, op. cit.: 481-83.)
  • *12
    (BATAILLE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Orléans, le 5. VII. 1953. In:
    Choix de lettres, op. cit.: 446-448.)
  • *13
    (BATTAILE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Orléans, le 13. IX. 1958. In:
    Choix de lettres, op. cit.: 501-502.)
  • *14
    (BATAILLE, G. Lettre de G. Bataille à D. Mascolo, Orléans, le 16. VII. 1958. In:
    Choix de lettres,
    op. cit.: 491-492.)
  • 1
    La confusion vient de ce que Nancy ait donné, juste après Blanchot, une version en forme de livre et sous le même titre de son article
    princeps.
  • 2
    «[...]
    Hegel à coup sûr aurait rapporté ce que j'appelle expérience à l'immédiat.» (BATAILLE, G. «La sainteté, l'érotisme et la solitude». In:
    Œuvres complètes.
    Op. cit., t. X: 249.)
  • 3
    C'est lui-même qui a employé le premier le mot dont il crédite pourtant étrangement, généreusement, Blanchot, je l'ai démontré ailleurs.
  • 4
    De cette perte, Bataille parlera allusivement. Disant nettement quelle perte c'était, mais se gardant de dire de quoi.
  • 5
    L'existentialisme constitua bien une alternative possible à celui-ci; encore que momentanément; jusqu'à ce que celui-ci dut lui-même choisir.
  • 6
    La souveraineté, par exemple, concept pourtant central mais cherchant encore sa postérité.
  • 7
    Cf. le reproche que Bataille fait à Sartre, au sujet d'un intellectuel qui pense agir, qui parle d'agir, mais qui n'agit pas, lequel est certes fait pour que Sartre se taise; mais il faut en faire aussi l'hypothèse: ce reproche s'adresse à lui-même: il lui reviendra, comme à Sartre, de parler faute d'agir. En quoi il sera lui aussi un intellectuel; ne sera qu'un intellectuel. Du point de vue de Bataille, et Acéphale passé, une humiliation.
  • 8
    Et après
    ses propres années trente, on le sait du tout au tout différentes de celles que Bataille a vécues. La question n'est pas ici de penser celles-ci qu'il a vécues, et comment; mais elle se pose de savoir qui le fera, enfin. Pour lui, et pour qu'on comprenne. Qu'on comprenne aussi ces années et cette histoire auxquelles il ressemble tant en somme, lui qui n'a pas cessé depuis de ne plus ressembler à rien.
  • 9
    S'il arrive à Bataille de parler de l'être, souvent en fait, c'est aussitôt pour désigner quelle horreur y entre, quelle horreur il est: "
    Il y a de l'horreur dans l'être: cette horreur est l'animalité répugnante dont je découvre la présence au point même où la totalité de l'être se compose." ("Histoire de l'érotisme". In:
    Œuvres complètes.
    Op. cit., t. VIII: 102.)
  • 10
    La phrase de Bataille se trouve dans G. Bataille,
    Œuvres complètes.
    Op. cit., t. I: 434; et c'est moi qui souligne.
  • 11
    Si, Jean-François Pradeau, mais d'une façon qu'à ma connaissance on n'a pas relevée. Je la cite: «[...]
    c'est du reste M. Blanchot qui ici suit J.-L. Nancy, puisque sa Communauté inavouable [...] s
    e donne pour une réflexion à partir d'une version antérieure de «La Communauté désœuvrée» [...]
    Une réflexion plutôt infidèle à son prétexte et qui ne relève, à dire le vrai, que de la théologie négative. Qu'elle soit à la mesure de ce que poursuivait Bataille en 1942-1944 (le projet d'une Somme athéologique
    , construite autour d'une «expérience intérieure négative» exprimée sous la forme d'un «non-savoir»), ne lui donne pas davantage de crédit exégétique.» («Impossible politique et antiphilosophie», In: «Georges Bataille».
    Les Temps modernes, n° 602, janv.-fév. 1999: 144).
  • 12
    On peut s'étonner tout de même des libertés explicites que Blanchot prend avec le texte de Bataille; libertés qui lui permettent par exemple d'écrire: «
    L'expérience intérieure
    dit ainsi le contraire de ce qu'elle semble dire: mouvement de contestation qui, venant du sujet, le dévaste, mais a pour plus profonde origine le rapport avec l'autre qui est la communauté même, laquelle ne serait rien si elle n'ouvrait pas celui qui s'y expose à l'infinité de l'altérité, en même temps qu'elle en décide l'inexorable finitude.» (
    Idem: 33, note). En somme, il serait revenu à Bataille de ne pas prendre l'entière – la plus profonde – mesure de l'expérience qu'il entreprenait. Et de ne pas apercevoir, comme le dit Blanchot, que, du coup, elle n'est: «rien».
  • 13
    «Lévinassisme» qui joue à plein dans
    L'Écriture du désastre, publié deux ans auparavant. Par exemple, page 43, où tous les motifs de Bataille sont requis, mais l'un après l'autre revus, révisés, passés au tamis de l'influence de Levinas sur Blanchot. D'autres motifs, plus loin (le don, par exemple), y sont purement et simplement niés dans la réputation que Bataille s'était attaché à leur faire. Il est étrange que les lecteurs de ces deux œuvres ne s'en soit pas davantage avertis ni émus, qui s'en tiennent, pour beaucoup, à une géméllité imaginaire. La question ici n'est bien sûr pas de l'œuvre de Blanchot elle-même, sans conteste l'une des plus considérables d'après-guerre. Mais des rapports de celle-ci à celle de Bataille. Que l'amitié les ait liés ne prête pas à Blanchot des lumières supplémentaires, encore moins définitives. Et c'est somme toute inévitable: son œuvre est trop forte pour qu'il n'en passât pas quelque chose dans celle de Bataille. Pour son bénéfice ? Souvent. Pour son détriment ? Aussi. Le problème est moins d'ailleurs celui de cette influence rétroactive de Blanchot sur Bataille que celui de celle-ci sur les interprètes de Bataille. Une insipidité évidente en a résulté chez la plupart de ceux qui se sont suffi de lire Bataille au moyen de Blanchot.
  • 14
    En mars 1961, au micro de M. Chapsal. In:
    Quinze écrivains. Paris: Julliard, 1963.
  • 15
    Note troublante qu'il y a lieu de lire attentivement pour y apercevoir ce que son auteur y montre de sûr. Beaucoup de choses en peu de lignes, mais dont je retiendrai celles-ci: qu'il ne doute pas, si la mort fut présente dans Acéphale, que ce ne fut pas au titre du sacrifice, la victime étant consentante; puis que, si consentement il y a, c'est pour qu'il y ait deux morts: du sacrificateur et du sacrifié; puis qu'il voit le sacrifice comme une
    expiation consentie au bénéfice du groupe; enfin que tuer le chef, la Tête, etc. n'institue en rien «
    les autres comme frères», mais déchaîne entre eux les passions. Passions auxquelles il oppose le «
    passage à une tout autre sorte de sacrifice, lequel ne serait plus meurtre d'un seul ou meurtre de tous, mais don et abandon, infini de l'abandon.» Où se lit un Acéphale selon son cœur, pas selon celui de Bataille.
  • 16
    On signale parfois que Bataille a songé à appeler
    L'Expérience intérieure, L'Amitié; moins souvent qu'il a aussi songé à l'appeler
    L'Innocent. En un sens où il a craint qu'on entendît trop la signification qu'il y prêtait aussi: celle de l'idiot.
  • 17
    Je précise pour qu'on ne se méprenne pas: il n'est pas question de mettre en doute le bien fondé de Blanchot à appeler «communisme» ce qu'il appelle ainsi; seulement de chercher à mêler Bataille à cette appellation.
  • 18
    Mises à part celles – diverses – produites par les livres de Maurice Merleau-Ponty (
    Les Aventures de la dialectique), Henri Lefebvre (
    La Somme et le reste) et Jules Monnerot
    (Sociologie du communisme).
  • 19
    Sur le détail de tout cela, je me permets de renvoyer, entre autres, à ce que j'en ai écrit déjà dans
    La Révolution rêvée. Pour une histoire des intellectuels et des œuvres révolutionnaires. 1944-1956. Paris: Fayard, 2004.
  • 20
    Tous ceux qui s'intéressent à la littérature et à l'action politique de Blanchot après la guerre le savent: très vite, il ne s'agira pas seulement de ne plus écrire les textes seuls; mais ensemble; bientôt, il s'agira de les écrire
    assez ensemble, c'est-à-dire au point de ne plus vouloir ni pouvoir les signer.
  • 21
    Mascolo avait quelque raison de le croire possible, Bataille ayant tout récemment participé à son «Comité des intellectuels révolutionnaires».
  • 22
    On notera toutefois que Bataille établit une exception à son abstentionnisme politique: le fait colonial, contre lequel il affirme devoir lutter. Voir l'importante lettre (en forme de texte pour une conférence qu'il fut dans l'impossibilité de prononcer) du 11 novembre 1956 à Kostas Axelos (BATAILLE, G.
    Choix de lettres, op. cit.: 459-464).
  • 23
    Bataille s'est toujours montré obsédé par la totalité – Blanchot, qui n'en montre aucune obsession, se méprendra là-dessus à son sujet.
  • 24
    On notera qu'en 1925 Bataille avait aussi refusé de rallier le surréalisme (lequel était pourtant assez bien fait pour l'affranchir de l'influence de Chestov), ce que son tout nouvel ami Leiris le pressait pourtant de faire; préférant sa solitude à toute espèce de compromission possible (ou à ce qui pouvait passer pour lui pour une compromission).

Publication Dates

  • Publication in this collection
    16 Aug 2013
  • Date of issue
    Dec 2013

History

  • Received
    05 Sept 2012
  • Accepted
    12 Oct 2012
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