Des végétaux et leurs usages chez les peuples du Nord-Cameroun: sélection et mode d'emploi du XIXeau XXesiècle

Plants and their use by the people of Northern Cameroon: selection and use in the nineteenth and twentieth centuries

Jean Gormo Bienvenu Denis Nizesete About the authors

Abstracts

La polyvalence fonctionnelle des végétaux se matérialise à travers les nombreux usages que les peuples du Nord-Cameroun en font. Ils ont mis sur place un savoir -: faire local qui leur a permis d'exploiter de manière efficace leur environnement végétal. La disparition des essences de valeur les oblige à développer d'autres stratégies en relation avec une nouvelle ère marquée par la consommation de produits manufacturés. Le présent article récapitule les principaux usages des plantes par les peuples du Nord-Cameroun, évalue leurs stratégies de mise en valeur des herbacées et des ligneux et interroge sur la validité des dispositions en cours portant sur la préservation du patrimoine végétal mis en péril par l'homme et par la nature.

végétaux; Nord-Cameroun; patrimoine végétal; plantes médicinales; surexploitation


The functional versatility of plants can be seen in their numerous uses by the people of Northern Cameroon. They have implemented local know-how which has allowed them to effectively exploit their botanical environment. The disappearance of valuable species has forced them to develop other strategies, with a new era marked by the consumption of manufactured products. This article summarizes the principal uses of plants by the people of Northern Cameroon, evaluates their strategies for extracting value from grasses and woods, and questions the validity of the measures currently in place to preserve the botanical heritage at risk due to the actions of man and nature.

plants; Northern Cameroon; botanical heritage; medicinal plants; overexploitation


Matière première et source d'énergie, le végétal est exploité et utilisé depuis des siècles par l'homme pour répondre à ses multiples besoins. C'est le cas des peuples du Nord-Cameroun. En dépit d'un environnement faiblement boisé, fréquemment pris d'assaut par les feux de brousse et par les défrichements, ces populations ont su tirer le meilleur profit des différentes potentialités de la flore régionale. Les ressources ligneuses et herbacées, cultivées ou spontanées, fournissent en effet aux hommes des aliments, du bois d'œuvre pour l'architecture, le mobilier quotidien et rituel, les instruments de musique, les armes de guerre et de chasse, des outils de pêche et des instruments aratoires. Elles servent également de bois de chauffage et de bois de chauffe. C'est à juste titre que Parmentier considère le bois comme "la plus ancienne ressource naturelle de l'homme. Il lui a fourni chauffage, outils, nourriture, et abri tout au long de son interminable voyage à travers les âges " (Parmentier, 1977, p.1) Mais au fil du temps, les cataclysmes naturels comme la sécheresse, la pratique courante des cultures itinérantes sur brûlis, la création des plantations permanentes, l'élevage du gros bétail, la coupe du bois de feu, en particulier dans la savane aux environs des villes et le long des principales voies de communication, la construction des retenues d'eau, l'urbanisation, la croissance démographique et l'extension du réseau routier vont se conjuguer pour aboutir au déboisement de vastes régions. Cette nouvelle donne va perturber et modifier divers usages et traditions des populations locales et les contraindre à adopter des comportements de plus en plus favorables au maintien de la biodiversité végétale. Le présent article récapitule les principaux usages des plantes par ces peuples, évalue leurs stratégies de mise en valeur des herbacées et des ligneux et interroge la validité des dispositions en cours portant sur la préservation du patrimoine végétal mis en péril par l'homme et par la nature.

Des légumes-feuilles des champs et de brousse

Les peuples du Nord-Cameroun perçoivent le couvert végétal comme la matrice nourricière qui assure la continuité de la vie sur terre. Il est ainsi valorisé de par son infinie capacité à fournir du bois, à porter des fruits, des légumes et des fleurs, à se régénérer sans se lasser. Le couvert végétal est donc vital et essentiel à la vie de tous les hommes. C'est pourquoi des précautions sont à prendre pour éviter tout déboisement sauvage potentiellement cataclysmique. Outre les produits qu'elle fournit directement, la flore exerce un rôle important dans la protection de l'environnement. Elle protège le sol de l'érosion entraînée par le rayonnement solaire, la pluie et le vent. Les arbres favorisent la fixation de l'azote et font remonter d'autres éléments nutritifs des couches plus profondes de la terre. Les feuilles mortes en formant une litière, constituent un engrais vert qui nourrit la terre. Les feuilles vertes nourrissent les bêtes et les hommes.

Modalités pratiques de cueillette des feuilles. La cueillette, loin d'être seulement une survivance des techniques d'approvisionnement des nourritures sauvages, représente de nos jours encore une pratique courante en milieu rural au Nord-Cameroun. Ici, la cueillette des légumes sauvages utilisés comme ingrédients des sauces de couscous de mil ou de maïs, est un sport réservé spécialement aux femmes et aux jeunes garçons. Pour obtenir les feuilles-légumes du Moringa pterygosperma, d'Adansonia digitata ou du Borassus aethiopum par exemple, il faut parfois se hisser au faîte de l'arbre d'où l'intérêt pour tous d'apprendre dès leur tendre enfance à grimper aux arbres. Couteaux de cuisine, gaule en bois longue de plusieurs mètres prolongent les bras des cueilleurs tantôt debout au pied de l'arbre, tantôt couchés sur les branches. Les saisons de cueillette de fruits et de feuilles obéissent à leurs périodes de maturation. Les produits de cueillette se succèdent en effet pendant toutes les saisons de l'année. Les feuilles de Balanites aegyptiaca par exemple sont cueillies toute l'année alors que ses fruits ne sont disponibles que de février à avril. Le baobab (Adansonia digitata) fournit tout au long de l'année, ses feuilles, ses fruits, ses écorces et ses fleurs aux femmes et aux hommes. Les sites de cueillette varient aussi en fonction de la qualité du produit recherché. Certains végétaux sont cueillis dans des champs cultivés, d'autres en brousse. En général, les femmes préfèrent aller les cueillir en brousse où, disent-elles, les feuilles et les fruits sauvages sont plus naturels, typés, succulents et parfumés. Les hommes pensent plutôt qu'elles préfèrent ces lieux parce qu'ils leur permettent de former de petits groupes pour se livrer à leur activité favorite qu'est le radotage et surtout pour se libérer, pendant quelque temps, de la surveillance omniprésente des maris et des cris des enfants.

La cueillette comme un temps de liberté et un espace de dialogue entre les femmes. Au-delà de ces considérations foncièrement machistes dont on crédite souvent les hommes toupouri, massa, moundang ou alors mousgoum, le temps de la cueillette des légumes sauvages représente pour leurs femmes et leurs filles - en plus de son utilité alimentaire - un moment de liberté. Partir en brousse, c'est sortir du 'saré' pour enfin se promener, se détendre et s'évader du quotidien monotone du village rythmé par les travaux agricoles et ménagers, les assauts incessants des hommes et les pleurs des enfants. C'est donc à cœur joie que les femmes vont généralement cueillir les feuilles-légumes. Pour la jeune mariée, généralement étrangère au village de son mari, la cueillette lui donne l'occasion de découvrir l'environnement naturel de son nouveau cadre de vie, de se faire des amies, de connaître 'le pays' et d'apprendre davantage sur la vie 'secrète' des femmes et des hommes du village. Pour la fille d'aujourd'hui et femme de demain, c'est l'occasion d'appréhender les 'miels et cendres' qui agrémentent la vie des couples. Une journée de cueillette en brousse correspond à une extraordinaire séance d'enseignement ménager.

Le lieu de cueillette, c'est aussi celui de rassemblement où les femmes racontent l'ambiance qui règne dans leurs foyers en bien et en mal, loin de 'ces hommes qui les font tant souffrir'! Les vieilles épouses, très au courant des histoires et des secrets du village, instruites par leurs expériences personnelles s'érigent, généralement en rase campagne, en conseillères conjugales. Assises sous des groupements hétérogènes de Balanites aegyptiaca, Anogeissus leicarpus, Terminalia avicennioides, Acacia sieberiana et Tamarindus indica entre autres, dont elles moissonnent les feuilles tendres qui, fraîches ou séchées, agrémenteront les sauces, elles prodiguent aux jeunes épouses, mille et une recettes pour maintenir leurs foyers dans la paix et l'harmonie. Tout ou presque est dit ou redit sur les bonnes méthodes pour rester longtemps féconde et faire beaucoup d'enfants et de préférence des garçons si les dieux le veulent; sur les recettes pour protéger son époux des assauts éhontés des 'voleuses de maris'; sur les secrets pour demeurer longtemps séduisante aux yeux de son homme; sur les ingrédients pour soigner les douleurs de femmes, le petit rhume et les blessures du petit dernier; sur les astuces pour éviter les pièges de la belle-mère et mériter la générosité du beau-père etc. En l'espace d'une journée de cueillette les femmes trouvent aussi l'opportunité de dénoncer les comportements indignes d'une voisine, d'une coépouse ou d'un parent. Rien ne les arrête dans ce 'déballage'. Des mots coulent à flots pour stigmatiser la gourmandise, l'avarice, la paresse, la concupiscence, la jalousie de l'autre. Des sanctions peuvent être prises contre celles qui refusent de changer les habitudes incriminées. Le châtiment le plus couramment infligé est l'isolement du groupe. La coupable ira désormais seule en brousse cueillir ses feuilles. Cette situation qui ne manquera pas d'attirer l'attention du mari et des villageois, contraindra alors la 'femme de mauvaise réputation' à s'expliquer sur cet 'apartheid'. Les réparations et le repentir lui permettront de rejoindre à nouveau le groupe. Le cycle reprendra inlassablement tant qu'il y aura des arbres et des feuilles.

Des bois d'œuvre

L'Architecture

La charpente: un corps de bois coiffé de paille. Le Nord-Cameroun est couvert d'une savane tropicale arborée et de vastes étendues de parcs à graminées parsemées ou d'arbustes, mis à mal par une longue pratique de chasse, d'agriculture et d'élevage. La flore est constituée d'une gamme hétérogène d'essences, dont les diverses potentialités physiques et mécaniques de leurs bois autorisent des usages divers notamment en architecture extérieure et intérieure, en ustensiles de cuisine et en petit mobilier d'intérieur, en outils agricoles entre autres objets d'usage quotidien. Les plantes utilisées sont énumérées dans le texte au fur et à mesure qu'elles sont sollicitées.

Corps de terre coiffé de paille, la case reflète le paysage végétal régional. Fruit d'une combinaison harmonieuse de matériaux ligneux et herbacés d'une grande hétérogénéité, ce modèle d'habitation est la traduction concrète du savoir-faire des populations locales dans la maîtrise des ressources de leur milieu naturel. Si la cueillette était le domaine réservé des femmes, la construction des cases et des greniers est l'œuvre des hommes, qui rivalisent d'adresse au chantier pour offrir à leurs épouses et à leur belle-famille la 'plus belle case du village' et le plus solide des djigalé, cette toiture de paille.

On rencontre en pays toupouri deux types de cases différenciées par leurs toitures: l'une à base de chaume uniquement (le djigalé), l'autre alliant le bois et les graminées. La construction de la case aligne une série d'étapes dont les plus importantes sont: le déblayage et le nivellement du terrain, le creusement de la fondation, l'élévation des murs avec de l'argile crue mélangée aux dégraissants végétaux constitués du Combretum aculeatum et Andropognon pseudapricus. La toiture de forme conique à la base arrondie et au sommet pointu, est un amas de graminées tissé où les Andropgnon tectorum, Echinochlon pyramidalis et Hyparrhenia rufas'associent harmonieusement. Les brindilles de paille sont maintenues ensemble par des cordelettes tissées prélevées des écorces de Bauhinia thonningii, d'Acacia hebecladoïdes et de Sterculia setigera. Ces cordes d'une solidité remarquable, accrochent aussi la toiture à la charpente.

La charpente de la case est constituée de sept ceintures circulaires qui évoluent de la base vers le sommet. Des bourrelets circulaires horizontaux fixés à intervalle régulier de 40 à 50 cm renforcent sa rigidité. La charpente doit être solide pour soutenir fermement la toiture. Solidité requise pour résister aux tornades, aux termites et insectes xylophages. C'est pourquoi les bois de charpente doivent présenter de bonnes caractéristiques mécaniques et technologiques. Conscients de cette situation, les peuples du Nord-Cameroun (Toupouri, Moundang, Massa, Mousgoum, etc.) ont opéré des choix judicieux parmi les bois disponibles dans leur milieu naturel. Les bois utilisés sont lourds, durs et de bonne durabilité naturelle. C'est le cas des: Terminalia macroptera, Anogeissus leiocarpus, Gardenia embescens, Combretum aculeatum, Acacia hebecladoïdes Terminalia sp., Balanites aegyptiaca.

La toiture du djigalé est à base de tiges de Cymbopogon giganteus, Andropognon gayanus et de Panicum anabaptismum, toutes des graminées sollicitées pour la résistance de leurs tiges et leur durabilité naturelle. Chargé d'un important pouvoir symbolique, le djigalé - entendu en général comme la case typique des Toupouri - ne se construisait pas partout et à n'importe quelle occasion. Elle était loin d'être une case ordinaire. Le djigalé était la preuve patente de l'amour d'un homme pour sa femme. Pour traduire ce sentiment, il construisait la toiture de la case - djigalé - et l'offrait à sa belle famille. C'est pourquoi, il était courant de rencontrer dans les années 1940-1950 des paysans transportant 'héroïquement ce lourd cadeau' d'un village à un autre. Au regard des exigences techniques de confection (savoir-faire, main d'œuvre importante, énorme quantité de matières premières, transport), le djigalé était perçu comme la marque de l'effort, de la solidarité et des compétences du vaillant Toupouri. Il prouvait aux yeux de la belle-famille que le gendre était 'capable', travailleur et courageux. Il rassurait les parents de sa femme car celui qui fabriquait le djigalé ne pouvait pas ne pas savoir chasser, labourer et pêcher pour nourrir leur fille et leurs petits-enfants et assurer efficacement leur protection.

Les greniers au Nord-Cameroun: astucieux mélange de terre, de bois et de paille. Les peuples du Nord-Cameroun, grands cultivateurs de mil et de sorgho, sont aussi de grands consommateurs de couscous, la fameuse 'boule', base de leur alimentation. Si un ressortissant du Nord-Cameroun vous dit qu'il meurt de faim, entendez: "je n'ai mangé de couscous depuis deux jours même si je me suis gavé de haricot et de tubercules" (Gormo, 2005, p.82) traduction concrète de l'importance des céréales dans la vie quotidienne et rituelle de ces peuples. Aussi, pour avoir en permanence de quoi faire 'la boule' qu'accompagnent les sauces de légumes, les peuples du Nord-Cameroun construisent, depuis des siècles, des greniers pour protéger et conserver les récoltes annuelles.

La technique de construction des greniers est si raffinée qu'elle défie rongeurs et termites de trouver facilement la voie d'accès à l'intérieur. Considérant les matériaux de construction, on distingue deux types de greniers: l'un stable et l'autre mobile qui néanmoins ont en commun leur configuration architecturale rappelant la case ronde. Le grenier stable ressemble à une énorme jarre à col large, capable d'accueillir un homme. Il est recouvert en partie de chaume et coiffé de paille à base de Andropognon tectorum, lui donnant l'aspect d'une petite case ronde sur pilotis (Guillard, 1965, p.110). La base du grenier est constituée de branches et de terre crue maçonnée. Le grenier mobile a une paroi ligneuse à base de tiges de Guiera senegalensis rassemblées par des cordelettes tirées des écorces de divers Ficus sp. La base de ce grenier est couverte de paille et de branches de Sesbania pachycarpa. Au regard des matériaux utilisés pour sa construction, ce grenier est léger et aisément transportable.

Greniers fixes et mobiles sont soutenus par quatre ou six piliers fourchus, fichés dans la terre. Ils sont prélevés des essences dont les bois présentent des côtes mécaniques et technologiques élevées et une bonne durabilité naturelle. C'est-à-dire qu'ils ont des aptitudes naturelles pour résister aux assauts des champignons lignicoles, des insectes xylophages et supporter les écarts de température. Ces caractères sont d'ailleurs nécessaires dans la mesure où les piliers fourchus sont directement exposés à la nature potentiellement agressive. Les troncs ou les branches de Prosopis africana et Terminalia macroptera sont les plus utilisés dans cette opération.

La place du grenier dans ces communautés est si importante que toutes les précautions nécessaires doivent être prises en faveur de sa préservation contre les incendies, l'humidité, les rongeurs et les voleurs. Dans cette zone du Sahel au climat capricieux, où les années de bonnes récoltes ne se suivent pas, où les périodes de soudure sont longues et les disettes redoutables, le grenier se présente alors comme une parade contre les imprévus. Les vicissitudes de la nature ont ainsi contraint les peuples du Nord-Cameroun à développer un mode de vie où les prévisions, le souci du lendemain et l'accumulation des grains vont occuper une place non négligeable. Un management efficient des ressources alimentaires confère d'ailleurs à tout bon paysan, prestige, fierté et considération sociale. Selon un proverbe local, "un chef de famille dont le grenier est rempli de mil peut gronder dans sa famille " et en cas de disette, il pourrait bien prendre d'autres femmes en échange du mil et agrandir par conséquent ses champs, sa descendance et ses greniers.

Mobilier d'intérieur et ustensiles ménagers

Quand l'arbre devient pilon et mortier. Dans les communautés où le mil constitue la base de l'alimentation, le mortier et le pilon jouent alors un rôle essentiel. Pour ramollir les grains de mil, les épices et les légumes secs, ces populations les mettent à contribution. Au regard de l'extrême sollicitude dont ils font l'objet et vu l'intensité du choc qu'ils subissent, pilons et mortiers sont produits à partir des ligneux durs et lourds. Prosopis africana et Afzelia africana fournissent les meilleurs bois de mortier. Le Balanites aegyptiaca est une bonne source pour les pilons.

La morphologie des pilons et des mortiers et leur familiarité avec les hommes ont nourri au Nord-Cameroun les adages populaires et les fantasmes les plus divers. Le pilon est comparé au phallus, le mortier est assimilé au sexe féminin, l'action de piler le mil se confond avec les rapports sexuels. Chez les Massa et les Moundang, par exemple, un adage avertit: "si tu ne veux pas te reposer, assieds-toi sur un mortier". Deux possibilités d'interprétation de cette observation. D'abord: le mortier étant sollicité en permanence chez les femmes, quiconque s'y assied n'aura aucun répit. Ensuite: le mortier étant assimilé à la femme, il est difficile à l'homme de se reposer tant qu'elle est à ses côtés du fait de ses bavardages et de ses multiples sollicitations à la fois matérielles et immatérielles. Chez les Toupouri, il est dit: "tout jeune homme qui s'assied sur un mortier ne sera jamais un roi": le mortier étant toujours à la merci des femmes et parce qu'elles le manipulent à volonté, tout homme facilement accessible et influençable ne présente pas les aptitudes d'un chef. Le chef est inaccessible et influent. C'est le 'Caché' qui depuis les antres de son palais, manipule les femmes et les hommes. Le contraire n'est pas acceptable.

Quand les herbes folles deviennent récipients de transport et de stockage.L'agriculture représente en milieu rural nord-camerounais, la principale activité et, par conséquent, il se pose, en période de moisson, le problème de transport des récoltes. Si certains paysans recourent aux ânes, d'autres utilisent les paniers pour contenir les produits agricoles. Des graminées et les tiges d'osier fauchées dans les champs et sur les friches sont tissées par des vanniers. De leurs doigts habiles, émergent de multiples formes de paniers, des plus grands aux plus petits, adaptés à la capacité de charge des transporteurs et aux besoins d'usage. Pendant la récolte du mil et du coton, hommes, femmes et enfants traversent le village, courbés sous le poids de ces paniers remplis, à ras bord, des tiges de mil ou de coton. Une fois les récoltes terminées, les paniers ayant résisté aux épreuves de transport sont convertis en matériel de stockage pour conserver les ustensiles de cuisine et ranger les vêtements.

Avant la 'modernisation' des comportements amorcée pendant la seconde moitié du XXe siècle avec l'arrivée des Européens, les peuples du Nord-Cameroun se servaient d'une gamme variée de récipients de facture végétale pour boire et manger. Les calebasses, fruits des tiges rampantes de Citrus lanatus étaient partout répandues et constituaient aux côtés de certaines pièces de poterie, la vaisselle de choix réservée au service des repas, au transport de l'eau et des grains et de la farine de mil, au stockage des semences, de l'huile et de la poudre rituelle. Les calebasses de très petite dimension étaient utilisées pour recueillir l'eau de source ou de rivière, servaient d'étalon de mesure aux vendeuses de bière de mil et servaient de louches. Les récipients en bois étaient l'apanage des dignitaires villageois. Seuls le chef et les notables l'utilisaient. Ils étaient taillés dans des bois tendres et ne présentant pas de risques de toxicité. Les qualités du Bombax costatumfurent retenues à ce sujet.

Quand les arbres donnent du confort au repos: des lits et des tabourets. Le lit est le meilleur endroit où il est donné de se reposer et de se détendre dans la concession. Il doit être aménagé dans la perspective de procurer le maximum de confort à son utilisateur. Il est indécent que le lit s'effondre sous le poids de son utilisateur. Pour éviter une calamité pareille, le lit doit être fabriqué avec des bois durs, lourds et de durabilité naturelle élevée. Bois durs et lourds, pour ne pas se rompre sous le poids des hommes et des femmes en général grands et forts; durabilité naturelle élevée parce que le 'sommier' du lit repose sur des fourches fichées en terre. Prosopis africana, Afzelia africana, Bridelia ferruginea, Terminalia macroptera sont les plus requis. Leurs branches sont coupées et taillées pour fournir des traverses longues et larges d'environ deux mètres. Liées par des cordelettes, elles constituent le sommier du lit qu'on dépose sur quatre pieux plantés dans le sol. Ainsi se présente le lit traditionnel que recouvre une natte en feuilles de Borassus aethiopum. Il est prêt pour le repos et peut accueillir, selon les besoins d'usage, plus d'une personne à la fois.

Les tabourets présentent une grande diversité. Certains sont sculptés, d'autres ne le sont pas. Ils sont aussi tirés des bois les plus variés. Bois durs et bois tendres se mélangent comme si cet instrument de la convivialité ne voulait déplaire à aucune espèce végétale. En général, les tabourets sont fabriqués avec des bois tendres, légers et faciles à tailler. Les artisans utilisent à cet effet: Sclerocaya birrea, Bombax costatum et Lannea fructicosa. Le Koo-paala nom d'usage du Lannea fructicosa en langue toupouri, veut d'ailleurs dire 'l'arbre à tabouret', dénomination révélatrice de la patiente observation des potentialités des ligneux par les paysans avant de les affecter aux usages particuliers. Les peuples du Nord-Cameroun se servent fréquemment des troncs d'arbres et des branches comme tabourets sans grand aménagement préalable. Dans le cas des branches, leur disposition naturelle est ingénieusement exploitée pour obtenir un modèle unique de siège. Dans certains cas, il est difficile d'établir une nette différence entre l'œuvre de la nature et le travail de l'homme. Les branches à trois ou quatre fourches sont les plus sollicitées. Elles donnent lieu à des tripodes ou à des quadripodes, très prisées par les villageois. Les grands arbres du village comme le Ficus platyphylla dont l'épaisse frondaison fournit une ombre fraîche, sont exploités pour le repos et les palabres. Leurs racines saillantes, progressivement polies par les fesses qui s'y frottent quotidiennement, deviennent des 'sièges' confortables comme c'est le cas du vieux et grand Ficus platyphylla qui abrite le marché périodique de Guégo en pays toupouri.

Les formes sonores

L'art de faire chanter le bois: les instruments de musique. Chez les peuples du Nord-Cameroun comme d'ailleurs partout en Afrique et autre part, les grands moments de la vie sont marqués par des chants et des danses que scandent des instruments de musique de diverses formes. Depuis les impressionnants tambours d'appel au tam-tam, consoles du spectaculaire Gourna, célèbre danse toupouri, jusqu'aux guitares, cordophones des ballets chorégraphiques, la gamme des générateurs de rythme et créateurs de mélodie est suffisamment fournie au Nord-Cameroun. Si l'architecture et le petit mobilier d'intérieur requéraient des bois dotés de fortes cotes mécaniques pour résister à la fatigue et d'une durabilité naturelle élevée pour braver les intempéries et les agents biologiques destructeurs, les instruments de musique requièrent des bois aux propriétés acoustiques éprouvées. L'étude des caractéristiques de résonance des bois tropicaux en percussion ne vient que de commencer. Si au Cameroun, l'organologie qui est l'étude de la morphologie des instruments de musique est très poussée, l'acoustique qui est l'étude de la qualité des sons en relation avec le type de bois sollicité n'est pas tout à fait engagée. Alors, les données inhérentes aux capacités vibratoires et à la résonance des bois ci-dessous évoqués constituent un début de cette étude amorcée dans la thèse de doctorat (Nizesete, 1992, chap. 10) et poursuivie dans d'autres régions du Cameroun (Gormo, 1998). L'important n'est pas de posséder un excellent bois, mais de savoir tirer le maximum d'avantage de celui dont on dispose. Les meilleurs bois de tambours sont toutefois ceux qui conduisent mieux le son. Cette modalité pratique requiert aux matériaux ligneux un certain nombre de qualités (CTFT, 1989, p.69) dont les plus essentielles se définissent en termes de rectitude des fils, durabilité naturelle élevée, siccité, résistance à la fente, densité convenable.

Rectitude des fils: le bois conduit le son suivant la direction des fibres, c'est-à-dire dans le sens de la longueur de l'arbre. Plus le fil est droit, mieux le son est propagé. Mais cette propriété peut être gravement perturbée si le bois possède au sein de sa masse une tare quelconque, notamment de la pourriture due aux micro-organismes, des nœuds ou des tensions internes, d'où la recherche de l'homogénéité du bois.

Durabilité naturelle élevée: considérant que les grands tambours fixes sont souvent exposés aux intempéries, cette propriété est nécessaire pour leur permettre de supporter les agressions naturelles et durer aussi longtemps que possible.

Siccité: les bois secs conduisent le son mieux que les bois humides. On observe une forte diminution de la vitesse de transmission du son avec une augmentation de l'humidité. Elle a une influence négative sur les modules d'élasticité du bois qui varient dans le sens longitudinal et transversal. La vitesse de transmission du son est de 3 à 5 fois plus faible transversalement que longitudinalement.

Résistance à la fente: en particulier pour les tambours à fente soumis à de fréquentes percussions.

Densité convenable: les bois lourds portent le son très loin, tandis que les bois légers absorbent le son et le restituent mal. Cependant, le volume de l'instrument, l'art de le travailler, l'épaisseur des bords, la qualité de la membrane, la siccité ou l'humidité du bois influencent la résonance d'un instrument de musique. Par ailleurs, en fonction de la destination d'un objet, on recherchera soit les bois légers, soit les bois lourds. Les tambours de danse devront être légers parce qu'ils sont transportés de village en village selon le rythme des manifestations et, par contre, les tambours d'appel peuvent être lourds parce qu'ils sont en général immobilisés dans un espace réservé.

À l'évaluation des propriétés physiques des bois utilisés par les peuples du Nord-Cameroun pour fabriquer leurs tambours, il ressort que les choix opérés sont judicieux encore que le cadre naturel de sélection soit pauvrement pourvu comparativement au large éventail de choix que présente le milieu forestier. Les artisans ont retenu: Prosopis africana, Khaya senegalensis, Terminalia macroptera, Sclerocarya birrea et Bombax costatum essentiellement pour leurs bois légers et la relative facilité de les travailler. Le critère de poids est ici important quand on sait que ces peuples transportent inlassablement les tam-tam de village en village pendant toute la durée de la saison sèche pour rythmer les spectaculaires danses traditionnelles qui accompagnent les joyeuses fêtes de récolte, d'initiation, de mariage ainsi que les funérailles généralement arrosées de bière de mil dont l'effet sur la débauche des gestes est reconnu.

Lessives, vêtements et parures venus des arbres

De nombreuses fêtes rythment l'année au Nord-Cameroun et pour s'y manifester avec dignité, grâce et séduction, il y a nécessité de se revêtir de ses plus beaux atours. Plusieurs plantes offrent par conséquent aux femmes et aux hommes, leurs écorces, leurs feuilles, leurs fruits, leurs résines, dont un savant usage permet de s'offrir des vêtements et parures de danse de 'grande marque traditionnelle'. Si l'introduction des textiles et des bijoux d'origine étrangère a détourné les peuples du Nord-Cameroun de leurs végétaux dans la quête de leurs vêtements ordinaires, ils les sollicitent quand ils doivent se parer et se donner en spectacle pour des prestations ludiques exceptionnelles.

Lessive et crèmes 'vertes'. Avant que les religieuses, les infirmières et les prêtres européens ne fassent découvrir aux peuples du Nord-Cameroun les bienfaits du savon de Marseille au début du vingtième siècle, ces braves et ingénieux paysans exploitaient les propriétés de certaines de leurs plantes pour obtenir une lessive solide ou liquide dont l'action contre les graisses, la crasse, la poussière et la boue était efficace au point de justifier encore leur usage dans de nombreux villages camerounais lorsqu'il devient impossible de s'acheter un morceau de savon moderne. D'ailleurs, beaucoup de ces savons fabriqués au Cameroun et surtout dans les pays voisins sont souvent de fort mauvaise qualité comparativement au savon traditionnel. Les femmes, principales utilisatrices, se plaignent régulièrement qu'ils "ne moussent pas, salissent davantage le linge qu'ils ne le nettoient, intoxiquent la vaisselle au lieu de la dégraisser" (Gormo, 1998, p.64). Pourtant, des siècles plus tôt, ces populations utilisaient une lessive naturelle efficace, extraite des écorces du Balanites aegyptica ou des graines de Jatropha gossypiifolia pour se laver et faire leur ménage. Pour garder leurs dents saines, elles se les brossaient régulièrement à l'aide des branchettes prélevées de nombreux ficus. En mâchonnant l'extrémité du bâtonnet, les paysans l'effilochaient produisant de la sorte une 'brosse pour dents'. Ils recherchaient aussi des huiles pour s'oindre et protéger ainsi leur corps contre les morsures du soleil sahélien. La crème onctueuse pressée des graines de Khaya senegalensis leur rendait ce service. Elle était très prisée pour ses vertus thérapeutiques et aphrodisiaques. La charge érotique de l'huile de karité est encore célébrée et chantée pendant la danse du gourna où la gestuelle met en valeur la beauté des corps.

Feuilles et écorces comme 'lingerie fine'. Avant l'introduction et l'utilisation des pagnes de cotonnade, la femme 'nordiste' portait délicatement autour de ses reins, un cache-sexe. Ce 'vêtement' servait aussi bien à soustraire du regard des hommes cette partie sensible du corps que pour la mettre en valeur. Le rôle protecteur de ce 'string' était en effet quasi nul au regard de ses mensurations. Le cache-sexe féminin était essentiellement à base des larges feuilles de Combretum glutinosum. Les écorces de Sterculia setigera étaient également sollicitées. Pamicum anabaptismum était cultivé à proximité des cases par les Massa, les Moundang et les Mousgoum et entrait dans la confection des cache-sexes. Les Toupouri quant à eux connaissaient déjà la culture du coton traditionnel utilisé pour la fabrication des ceintures pelviennes.

Chez les Toupouri et les Massa ces ceintures étaient la marque visible de la catégorie sociale de la femme. La simple observation de la couleur de la ceinture leur donnait des informations sur le statut de la femme. Lorsqu'elle est teintée en rouge, le Toupouri sait qu'il a affaire à une femme mariée. Les veuves non remariées portent plutôt une ceinture de couleur noire. Les jeunes filles non mariées quant à elles sont dispensées du port de cette ceinture.

Cette marque sociale de la ceinture pelvienne était aussi connue du peuple Massa qui la confectionnait à partir des fibres de Vigna unguculata. Tout comme chez les Toupouri, le Bougana teint à l'ocre rouge était porté par les femmes mariées massa. C'est après avoir fait entre cinq à sept mois de mariage que la jeune fille était autorisée à la porter. Contrairement à ce qui se passe chez les Toupouri, la veuve massa porte un autre type de ceinture plus large que la première et grossièrement tissée à base d'écorce d'Hibiscus diversifolus(bolla). Le port de cette ceinture avait pour but de couvrir la nudité de la veuve et de la rendre moins attirante afin de l'éloigner de son défunt mari qui pouvait mystiquement la reprendre. C'est pourquoi, dans la société massa, la femme doit subir un rituel de réclusion moutchawa destiné à l'éloigner de son défunt mari.

L'arbre comme coffret à bijoux. Les peuples du Nord-Cameroun possèdent une gamme variée de parures. Celles-ci sont faites à base de métaux et de matières végétales. Elles sont portées lors des grandes cérémonies rituelles ou lors des marchés périodiques.

La graminée Panicum longijubatum (cagge) servait à confectionner les bracelets portés par les jumeaux et leurs parents lors de la fête des jumeaux chez les Toupouri.

Par ailleurs, les Massa assimilaient le port de bracelets et des chevilliers à base végétale au statut socioéconomique du paysan. En effet, tous ceux qui les portaient étaient considérés comme des pauvres, car les nantis utilisaient plutôt les objets métalliques.

Le bâton est à la fois une arme et un objet de chasse. L'utilisation du bâton dans les sociétés toupouri et massa est très accentuée au point qu'il soit intimement lié à l'homme et s'identifie même à lui. Le bâton est un fait culturel qui singularise les peuples toupouri et massa des autres peuples du Nord-Cameroun. Le bâton utilisé pour les danses est obtenu à partir de Maerua angolensis. La couleur blanche de cet arbre rendait jolis les bâtons exhibés pendant les spectaculaires danses traditionnelles toupouri et massa.

Pour se rendre belles et plaire, les jeunes filles se perçaient les lèvres pour y introduire les labrets. Cette pratique est attestée par le commandant Lenfant qui, arrivé au village massa de Djogoydi (à Yagoua) en 1905 affirme: "La femme Woulia est un être de souffrance et de labeur forcé. Dès le jeune âge, la jeune fille se perce les lèvres" (Lenfant, 1905, p.143).

En effet, les lèvres des jeunes filles étaient perforées dès l'âge de huit ans. Les vieilles femmes utilisaient l'épine d'Acacia sp. pour cette blessure 'esthétique'. Le 'piercing' avant la lettre. Le trou ainsi obtenu faisait l'objet d'un traitement minutieux pour empêcher une quelconque infection. On y coinçait de préférence un objet rondelle de facture ligneuse tirée du Maerua angolensis.

Il faut reconnaître que la technique des labrets varie très peu d'un peuple à un autre. Marc Allégret la décrit chez les Mousgoum en ces termes: "Le premier trou serait percé à l'aide d'une épine ... L'épine est laissée en place quelques jours, puis remplacée par une herbe qui est laissée en place huit jours, et qui, progressivement, est remplacée par une herbe de taille supérieure puis par une petite rondelle de bois" (Allégret, 1987, p.287).

Cette pratique douloureuse est également répandue dans toute la zone qui s'étend du Sud Soudan jusqu'au Nord du Cameroun (Feckoua, 1994, p.119). Dans cette région, la cohabitation était autrefois difficile entre les islamisés, marchands d'esclaves (royaume de Baguirmi et celui de Bornou) et les peuples non musulmans dont les Toupouri, Mousgoum, Moundang et les Massa. L'insécurité qui caractérisait cette zone géographique a suscité le développement de plusieurs hypothèses de la part des historiens pour justifier cette pratique.

En effet, l'hypothèse la plus communément avancée, fait des labrets une arme de résistance contre l'esclavage féminin. André Gide, lors de son voyage dans la région, mentionne la "dépréciation des femmes pour leur permettre d'échapper aux razzias" (Feckoua, 1994, p.120). Il est troublant encore de constater que l'aire des labrets peut correspondre à la zone des razzias opérées par les peuples islamisés que sont les Ouaddaiens, les Baguirmiens, les Bornouans et les Foulbé venus du Nord.

Cette situation de tension perpétuelle aurait donc donné l'idée à ces peuples opprimés de percer les lèvres de leurs filles et femmes pour les rendre indésirables et les soustraire ainsi à l'esclavage. Cette thèse, qui se fonde sur l'histoire, est très séduisante, mais elle résiste peu à l'analyse d'un certain nombre de faits.

La pratique des labrets est très ancienne. Pour Théophile Obenga (1973, p.28), "les peuples qui habitent le Tchad et l'Oubangui étaient connus des voyageurs et écrivains grecs et latins. Diodore de Sicile, par exemple décrit une communauté d'Ethiopiens qui arment aussi les femmes ... et la plupart d'entre elles portent un anneau de cuivre passé dans une des lèvres". De l'antiquité greco-romaine jusqu'à une période récente (1950), il y a une continuité dans le port des labrets.

Par ailleurs, les Sao connaissaient aussi les labrets qui faisaient partie intégrante de leurs parures. "Les bijoux étaient accompagnés de labrets" (Lebeuf, 1977, p.67).

Ainsi, du XVe au XVIIIe siècle, plusieurs objets sont identifiés dans les tombes, notamment les labrets qui, non seulement sont de plus en plus fréquents, mais revêtent les formes les plus diverses. Jean-Paul Lebeuf (1977, p.67) observe que: "Parmi les labrets, les deux spéciaux inventés à Goulfeil et à Logone-Birni sont très différents l'un de l'autre. Le labret de Goulfeil est une pièce fondue à la cire perdue d'une exécution parfaite ... celui de Logone-Birni, plus volumineux, a été aussi fondu à la cire perdue".

Bien que les thèses esclavagistes de cette pratique soient réfutables, il est impérieux de remarquer que l'aspect des labrets a dû certainement être dissuasif au cours des razzias esclavagistes. En effet, les esclaves de valeur étaient ceux qui ne présentaient aucun signe d'anomalies physiques. Par ailleurs, on sait que les labrets rendaient les femmes indésirables, suscitaient alors et suscitent encore de nos jours une certaine indignation mêlée d'horreur. On suppose donc que cette technique aurait joué un rôle non négligeable dans la soustraction des femmes de l'esclavage.

Selon Feckoua (1994, p.125), "tout porte à croire que son expansion est un fait relativement récent dans certaines régions et semble avoir d'abord obéi à une espèce de mode pour devenir ensuite une tradition".

En effet, avant l'influence musulmane, chrétienne et moderne, le port de labrets était le signe de la beauté, de la maturité de la femme. Il représentait la condition sine qua non du mariage de la jeune fille. Outre cette valeur esthétique, la pratique des labrets avait une valeur culturelle. Elle permettait de distinguer la femme massa, toupouri, mousgoum des autres femmes. Elle différenciait aussi la femme massa de la femme toupouri et même mousgoum. La femme toupouri portait quatre à six labrets réduits alors que la femme massa en portait deux mais de grande dimension. Les femmes mousgoum quant à elles portaient une sorte de cuillère en métal dans la lèvre supérieure et un petit plateau dans la lèvre inférieure.

Les plantes médicinales

L'utilisation des plantes pour des finalités médicinales est un fait majeur qui plonge ses racines dans l'histoire. Déjà, avant la pratique de la médecine moderne, les Européens se traitaient avec les plantes qui les entouraient. A l'instar des sociétés européennes, les peuples du Nord-Cameroun ont longtemps recouru et recourent encore aux plantes pour se soigner ou se protéger contre les maladies. C'est dans leur couvert végétal aux espèces multiples qu'ils prélevaient leurs plantes à caractères prophylactiques ou thérapeutiques. La médecine traditionnelle n'est pas une affaire de profane. Certains éléments sont indispensables à sa pratique dont les plantes, leur vertu et leur utilisation.

Aux origines des conceptions thérapeutiques

Avant d'exposer les vertus médicinales des plantes, il est important de présenter les différentes représentations des maladies chez les peuples du Nord-Cameroun.

Les peuples du Nord-Cameroun considèrent les maladies comme des affections aux causes naturelles mais d'une complication telle qu'on a cru y reconnaître des conceptions religieuses alors qu'elles découlent de conceptions culturelles de la nature. Si les maladies ne sont pas justiciables d'un appel aux anciennes forces de la tradition, il en va tout autrement d'un ensemble de maux causés par la magie, la sorcellerie, les empoisonnements ou les transgressions. Chacune est naturellement associée à un type particulier de soins.

D'après Fassin cité par Nizesete (1992, p.136), la maladie discipline la société et justifie le renforcement de la cohésion sociale par des rituels aussi variés que les maux retenus par l'ancienne classification; pour autant, les troubles du corps ne sont pas aussi souvent associés à la persécution ou à la sorcellerie qu'on l'a longtemps cru. Selon la nature du mal, on avait recours à des thérapeutes différents. Mais avant de s'attaquer aux sources du dévoiement des forces invisibles et de la sorcellerie, il était envisagé, dans un premier temps, les simples causes naturelles.

Nous nous intéressons aux maladies dont la guérison est obtenue au moyen des propriétés médicinales des plantes. Dans cette partie, l'attention sera focalisée sur la présentation non exhaustive du répertoire des plantes médicinales et leurs usages. La reconnaissance de ces plantes passe nécessairement par un certain nombre de procédés techniques qu'il est bon de savoir.

La reconnaissance des plantes médicinales

Il est évident de constater que la médecine traditionnelle reste le principal mode de soins utilisé par les populations surtout les plus pauvres et défavorisées. La médecine traditionnelle continue à maîtriser sa popularité pour des raisons historiques et culturelles. Selon les estimations, plusieurs personnes dépendent d'elle pour la satisfaction de leurs besoins de santé. Cependant, la pratique de la médecine traditionnelle ne peut être efficace que si la reconnaissance des plantes médicinales est maîtrisée. Au Nord-Cameroun, cette reconnaissance s'apprend au cours des séances initiatiques par l'intermédiaire d'autres initiés qui ont déjà fait leurs preuves sous l'ombre de grands maîtres.

Pendant les retraites d'initiation, le novice est entraîné par son maître dans la brousse, lieu par excellence des plantes médicinales. Le néophyte doit donc faire preuve de courage, de détermination et surtout de compétences botaniques. Une fois la plante trouvée, le maître montre à son apprenti les parties importantes qui entrent dans la composition du médicament; tantôt, c'est la feuille, tantôt c'est l'écorce ou la racine ou alors la sève de la plante.

Ces démonstrations s'accompagnent parfois de rituels que le novice doit à tout prix maîtriser. Il revient donc à l'apprenti-guérisseur d'être attentif et très concentré car les noms vernaculaires des essences ne sont pas faciles à prononcer et à retenir. Dans la même lancée, le maître indique les différentes maladies qui peuvent être traitées par ces plantes. Cette séance de reconnaissance peut durer plusieurs semaines ou mois selon les capacités de l'élève. Pendant ce temps et afin de s'assurer que son élève a maîtrisé les usages des plantes et leurs noms vernaculaires, le maître envoie de temps en temps ce dernier en brousse à la recherche des médicaments. C'est aussi pendant cette reconnaissance que le guérisseur donne à l'apprenant tous les conseils relatifs à la cueillette, à la période d'utilisation des médicaments et surtout, certains interdits et rites. La connaissance des vertus des plantes devient ainsi indispensable.

Les principales plantes médicinales et leurs indications thérapeutiques

Dans le Tableau 1 on présente les noms de quelques plantes médicinales les plus utilisées et les différentes vertus qui leur sont attribuées.

Tableau 1:
Usages des plantes médicinales

Changements intervenus

Les changements intervenus au niveau des plantes et habitat

Plusieurs facteurs ont favorisé les mutations au niveau de l'habitat (architecture, mobilier et ustensiles ménagers). La présence peule au XIXe siècle et l'implantation de l'administration coloniale au début du XXe ont eu une influence certaine dans le changement de goût des populations locales. La décennie 1960 coïncide avec l'arrivée des anciens combattants qui ont donné une impulsion nouvelle à la vie des ruraux du Nord-Cameroun.

L'architecture. L'architecture massa et toupouri a connu des influences diverses. Traditionnellement rondes, les cases prennent des formes rectangulaires et carrées. À ce propos (De Garine, 1964) constate qu'au contact des Foulbé, les Massa "abandonnent leurs principes de construction et adoptent ceux de l'envahisseur foulbé".

Des transformations s'observent aussi au niveau des matériaux de construction. Avec l'arrivée de l'administration coloniale et l'apport des nouveaux retraités, l'architecture traditionnelle massa et toupouri intègre les parpaings et les briques en terre qui supplantent les murs de torchis. Le pays massa est actuellement une référence en matière de fabrication de briques en terre cuite. Les toits de chaume déclinent en faveur de la tôle ondulée.

Le recul de la chaume, s'il s'explique par la fugacité de ce matériau, traduit aussi l'engouement paysan pour des matériaux nouveaux, durables, synonyme d'existence matérielle. Les maisons en tôle sont aujourd'hui la marque visible de la situation économique des paysans. Les portes et les fenêtres sont aussi en tôle ou en fût. Ce changement est perçu au début des années 1960 comme l'atteste cet extrait d'archives: "le problème de l'habitat se résoud peu à peu ..., les petites cases rondes sont remplacées par des maisons rectangulaires souvent couvertes. Il y a un net progrès dans le domaine de l'habitat" (Rapports politiques périodiques, 1961).

En effet, l'importation des bambous de Poli et de l'Adamaoua pour pallier au déficit en bois et la substitution des fils de fer aux cordes végétales, l'inondation des marchés locaux par des planches importées du Cameroun méridional contribuent largement au changement dans le domaine architectural.

En outre, d'autres mutations sont visibles et concernent essentiellement les bois utilisés dans la charpente des cases. En effet, la rareté des essences qui s'est fait sentir dans les années 19601 1 Le gouvernement camerounais dans sa politique de sauvegarde et de reconstitution du patrimoine végétal a inscrit les projets de reboisement dans les différents plans de développement notamment: le 1er plan (1961-1966), le 2e plan (1966-1971), le 3e plan (1971-1976) et le 4e qui commence en 1977 baptisé 'Sahel vert'. amène les paysans à opérer de nouveaux choix. Ainsi, le Mitragyna inernis et le Vitex doniana qui, en dépit de leurs caractères tendres, légers et de leur mauvaise durabilité naturelle, sont actuellement sollicités pour la charpente.

Depuis le lancement des projets de reboisement et de régénération du couvert végétal en 1961, les espèces telles que Neem, Khaya senegalensis et Cassia siamea ont été vulgarisées dans la région. Actuellement le neem est utilisé pour la construction des charpentes. Cette essence est aussi sollicitée pour les hangars malgré sa mauvaise durabilité.

Des choix nouveaux s'observent également au niveau de la case esthétique toupouri Djigalé. Les herbes traditionnellement utilisées pour la toiture sont remplacées par d'autres, suite à leur rareté. En effet, Sesbania pachycarpa est davantage sollicitée pour sa disponibilité depuis la fin de la décennie 1970 à Domba.

Actuellement, cette case symbolise la richesse et son transport de village en village n'est plus courant. De ce fait, elle perd la quintessence socioculturelle qui lui était reconnue il y a de cela plusieurs siècles. Et de plus en plus, on retrouve cette forme de case en pays Massa où certains nantis s'offrent le luxe de la construire dans leur zina.2 2 Mot massa qui désigne la concession.

Les greniers. Le grenier pour sa part perd de plus en plus de sa valeur de nos jours. Les récoltes ne sont plus absolument gardées dans les greniers. Elles sont actuellement conservées dans les sacs surtout au niveau des centres administratifs. On y lit de ce fait, une supplantation progressive des greniers par les sacs. L'introduction de ces sociétés dans l'économie monétaire rend difficile l'utilisation des greniers. Pour une facilité dans le mode d'emploi, pour un souci de mesure, les sacs deviennent usuels. C'est pourquoi certains paysans considèrent le grenier comme dévalorisant dans un contexte de modernité. Pour eux: "une belle maison ne devrait pas être salie par un grenier".

On assiste alors à une dévalorisation progressive des greniers qui existent néanmoins en zones rurales.

Suite à la rareté du Prosopis africana requis pour les piliers de grenier, les paysans innovent en les remplaçant par des murs en parpaings qui présentent une garantie tout aussi remarquable que le précédent bois utilisé. Cette situation a été observée dans le village toupouri de Lamtaré.

Les sièges. Bien que l'utilisation des sièges et des nattes traditionnelles soit encore prééminente, il faut noter la présence des chaises et nattes modernes. L'introduction de ces chaises modernes en pays Massa et Toupouri a été l'œuvre des anciens combattants qui à partir des années 1960 ont rapporté leurs mobiliers achetés dans la partie sud du pays. L'utilisation de ces chaises s'est généralisée grâce à la présence des menuisiers dans les villages. Il faut remarquer aussi que certains paysans, tout en adoptant les formes nouvelles de sièges, utilisent néanmoins la matière végétale locale. Les nattes en matières plastiques sont également utilisées par les populations.

Les retraités (fonctionnaires ou militaires) ont joué un rôle non négligeable dans l'utilisation des lits modernes. En effet, avant même leur retour au village, ils rapportaient déjà des lits en fer au village qu'ils distribuaient à leurs parents. L'attrait de ce mobilier moderne confortable a été sans précédent pour les paysans toupouri et massa, au point qu'ils considèrent aujourd'hui les lits traditionnels comme le signe de la pauvreté, d'un manque d'ouverture. C'est pourquoi il est rare actuellement de trouver ces lits traditionnels dans les villages.

Les ustensiles de cuisine. Aujourd'hui, mortiers et pilons, bien que concurrencés par les moulins électriques et à gasoil, résistent à la disparition. Ils sont utilisés désormais pour piler les légumes secs et les condiments.

Le ravitaillement des marchés par les commerçants européens avant les années 1960 entraîne un désintéressement progressif des ménagères pour les ustensiles traditionnels. Elles intègrent désormais les ustensiles modernes de cuisine et utilisent les calebasses comme palliatif.

L'évolution des formes sonores et de l'esthétique

Depuis le début du XXe sicle, des mutations sont perceptibles au niveau des formes sonores et de l'esthétique massa et toupouri.

L'islamisation, la christianisation et la modernisation des sociétés Massa et Toupouri ont fait perdre aux instruments de musique leurs rôles d'antan.

En effet, au contact des religions monothéistes, les chants et les danses de gourna, de funérailles et de dilna/dilla ont été défendus aux nouveaux croyants sous l'accusation de pratiques mystiques et de paganisme. Ce faisant, ces instruments perdaient leur vocation religieuse. Les danses sont vidées de leur contenu et meublent désormais les manifestations publiques et officielles (fêtes nationales, réception des grandes personnalités dans les villages, meeting des partis politiques). On assiste alors à une instrumentalisation du gournaqui, dans le passé avait une mission plutôt éducative, moralisante. C'est dans cette même perspective que Hermenegildo Adala (1993, p.14) constate: "Avec la modernisation de la société africaine, notre musique est menacée de vulgarisation ou 'popularisation' de mauvais aloi: Nos ensembles traditionnels ne servent plus qu'à meubler, dans tous les sens du mot, les manifestations officielles ou publiques".

Par ailleurs, depuis la décennie 1990, on assiste à une officialisation de l'intégration des instruments de musique traditionnelle au sein des Eglises chrétiennes. L'Eglise inculturée doit accueillir les valeurs des différentes cultures. "L'Eglise, accueillant les valeurs des différentes cultures, devient la Sponsa ornata monilibus suis, l'épouse qui se pare de ses bijoux" (Jean-Paul II, 1994, p.65).

Les instruments traditionnels de musique sont désormais utilisés pour louer le Seigneur. De ce fait, on assiste à une sorte de transfert de la dimension religieuse traditionnelle des formes sonores vers une autre, moderne, qui consacre le Christ. Ce vaste mouvement d'incorporation de la culture traditionnelle aux mœurs chrétiennes traduit la nouvelle politique évangélisatrice de l'Eglise qui vise à conquérir davantage les peuples africains pour le christianisme. "Cheminement vers une pleine évangélisation, l'inculturation vise à permettre à l'homme d'accueillir Jésus-Christ dans l'intégralité de son être personnel, culturel, économique et politique, en vue de sa pleine et totale union à Dieu le Père, et d'une vie sainte sous l'action de l'Esprit Saint ... C'est surtout par là que l'Evangélisation pourra s'enraciner solidement dans les communautés chrétiennes du continent" (Jean-Paul II, 1994, p.66-87).

Le souci premier qui transparaît de cette nouvelle politique d'évangélisation est d'éviter tout dépaysement des Africains dans leur processus d'adoration du Seigneur.

Cependant, cette inculturation bien que difficile et délicate doit être envisagée en respectant certains critères. "Au regard des rapides changements ... nos Eglises locales devront travailler à un processus d'inculturation toujours renouvelée [en respectant] les deux critères: la communion avec l'Eglise universelle ... Dans tous les cas, on doit prendre soin d'éviter tout syncrétisme" (Jean-Paul II, 1994, p.66).

L'inculturation englobe tous les domaines de la vie de l'Église et de l'évangélisation et l'Église d'aujourd'hui peut disposer de différents moyens de communication sociale, aussi bien traditionnels que modernes. Il est de son devoir d'en faire le meilleur usage pour répandre le message du salut. C'est bien ce qui explique aujourd'hui la présence des guitares traditionnelles et des tambours dans les églises.

Les grands tambours d'appel ne remplissent plus totalement leur rôle. Dans le village de Gonaï-Massa, le timna du chef de terre n'existe plus. Il a disparu lors de la conversion du chef au christianisme. Ce grand tambour est aussi absent dans les villages satellites toupouri créés par la Semry. Cependant ces changements ne s'observent pas sur l'ensemble du pays massa et toupouri.

S'il est vrai que des mutations ont affecté la culture massa et toupouri, il demeure également certifié que celles-ci n'ont pas envahi l'ensemble de ce pays. Des instruments traditionnels de communication subsistent encore en dépit de l'envahissement des marchés par les nouveaux modes de communication (radio, bicyclettes etc.). Malgré la marginalisation des tambours de chefferies par les paysans, ceux-ci continuent à remplir leur fonction dans les villages. C'est bien l'exemple du village de Hélek où le chef affirme utiliser toujours son timna pour certaines cérémonies rituelles malgré le manque d'engouement des paysans.

Par ailleurs, le tambour à double membrane garde tout de même son rôle de communication, notamment son utilisation pour l'annonce des inondations. Ce fut le cas en Août 1998 à la rive gauche du Logone. En effet, menacés par le débordement de l'eau du Logone, les Massa ont utilisé leur darina pour demander le secours de leurs frères.

Mutations dans l'esthétique

Dans la mouvance de l'évolution de l'art africain, Frank Willet (1990, p.120) affirme que: "Les anciennes formes d'art ont subi ou subissent encore des modifications et les artistes sont entraînés dans le monde cosmopolite de l'art du XXesiècle."

Ce constat peut bien s'appliquer aux changements esthétiques des peuples Toupouri et Massa du XXe siècle qui sont en contact permanent avec les peuples de civilisations diverses.

L'arrivée des Européens dans ce pays coïncide avec l'introduction de nouveaux produits de beauté. Avec l'argent du coton ou du riz, ces paysans se procuraient les savons de ménage et autres divers produits. C'est bien ce que révèle cette note: "Un commerçant libanais de Garoua monsieur ISSAN vient devant l'ancienne boutique de monsieur Thévesin devant laquelle, chaque jour un grand nombre de clients grouillent et se plaisent à acheter diverses marchandises à prix réduit. Le bâtiment étant petit, monsieur ISSAN envisage de l'agrandir afin de permettre un parfait étalage de ces marchandises" (Rapports politiques périodiques, 1961).

Cet extrait montre l'engouement des populations locales pour les produits manufacturés. La forte demande amène le commerçant à agrandir sa boutique. Dès lors, on comprend pourquoi les Toupouri et les Massa ont abandonné leurs anciennes habitudes.

Les changements sont notables au niveau de la mise vestimentaire. Si ces mutations datent du XXe siècle dans les sociétés toupouri et massa, elles tirent cependant leurs origines au début du XIXe siècle.

L'ouverture du Nord-Cameroun au commerce international était déjà effective au début du XIXe siècle. Les explorateurs qui sillonnaient cette région, notamment Dixon Denham (1823) et Heinrich Barth (1849-1851), n'avaient pas pour seul dessein l'abolition de la traite, leur mission consistait aussi à ouvrir le territoire au commerce international.

Avec l'implantation effective de l'administration coloniale, le Nord-Cameroun s'ouvre au commerce extérieur. Les pagnes importés d'Europe étaient disponibles dans les subdivisions administratives où les populations locales s'approvisionnaient.

La création de la Cotonnière Industrielle du Cameroun (Cicam) en 1965 donne une nouvelle impulsion au processus de mutation dans l'habillement. En effet, le coût très accessible des tissus écrus de la Cicam permet aux populations toupouri et massa de s'habiller en pagne. L'intérêt de ces peuples pour cette espèce de vêtement va croissant. Hommes et femmes se plient alors aux exigences du modernisme.

Au contact des Foulbé, les hommes ont enfilé le boubou, la gandoura et la chéchia; les femmes, quant à elles, ont adopté le port des pagnes et des mouchoirs de tête. Au contact du colon, les hommes ont choisi chemises et pantalons tandis que les femmes ont préféré les robes et les jupes. Ainsi, les cache-sexes se trouvent supplantés et déniés.

L'importation actuelle des pagnes anglais (wax anglais), des pagnes hollandais (Vlisco) et ceux du Nigeria (wax nigérian) contribue amplement au changement dans la mode vestimentaire. Aujourd'hui, la hiérarchisation sociale se lit non seulement à travers la qualité du tissu, du pagne mais également à travers les broderies de ces habits.

Les bracelets en fibres portés par les jumeaux et leurs parents n'existent plus ou tout au moins sont relégués au second plan. Les chevilliers et les bracelets à base végétale des Massa ont disparu et ont laissé la place aux bijoux modernes.

En outre, le port des labrets qui caractérisait les femmes Toupouri et Massa est aujourd'hui assimilé à une pratique barbare. La suppression des labrets a été difficile, car considérés comme une institution sociale profondément enracinée dans la mentalité commune. Il a fallu y mettre un terme de manière autoritaire. Les femmes ont cessé de percer leurs lèvres depuis les années 1950. Ainsi de nos jours, seules les femmes âgées d'au moins soixante ans les portent encore. Pour les jeunes filles, le port des labrets rend le visage hideux et est considéré comme une pratique honteuse.

Les jeunes filles des centres urbains n'utilisent plus l'huile de Khaya senegalensis. Elles préfèrent plutôt des laits de beauté qui transforment leur peau noire. Sous le nom du modernisme, elles se décapent la peau afin de ressembler davantage aux blanches des séries américaines et brésiliennes. Cathérine Coquery-Vidrovitch parle de ce phénomène en ces termes: "Ces vaines tentations des négresses blanches qui ont des visages ou des chevilles brûlées. Elles ressemblent à des monstres d'autant plus que la desquamation défigure la beauté naturelle" (Coquery-Vidrovitch, 1994, p.134).

Le mouvement d'ouverture de ces sociétés au commerce, accompagné de l'introduction des peintures modernes, marginalise davantage l'utilisation des teintures.

Changements dans l'usage des plantes médicinales

Jusqu'à la veille de l'indépendance, la médecine traditionnelle constituait le principal recours des populations du Nord-Cameroun. Elles affichaient vis-à-vis de la médecine moderne un comportement qu'on qualifierait de prudent. Car l'arrivée ou alors l'introduction d'une nouvelle manière de faire a toujours suscité de la méfiance et du recul. Compte tenu du climat des rapports qui existaient entre l'administration coloniale et ces populations (à propos de l'imposition des cultures de rente et leur corollaire, la répression et les diverses condamnations), ces dernières nourrissaient à l'égard des colons une permanente suspicion.

A cet effet, tout ce qui était de l'administration coloniale suscitait la peur et la crainte. Ce comportement entraînait inéluctablement la non fréquentation des formations hospitalières par les peuples du Nord-Cameroun en général. C'est bien ce qui ressort de ces propos de Courcelle lors d'un conseil de notables à Maroua en 1958 (Rapports politiques et économiques, 1958): "Avec le chef de région, depuis quelques temps, nous essayons d'obtenir de l'argent pour augmenter les formations hospitalières de Kaélé et de Maroua ... mais je suis inquiet: Je sais que, quand le grand Hôpital de Maroua et la grande formation sanitaire de Kaélé seront installés, il n'y aura personne dedans ... Les gens d'ici n'ont pas l'habitude de se faire soigner à l'Hôpital".

Il transparaît alors de cet extrait d'archive que la médecine traditionnelle jouait encore un rôle primordial dans la vie de ces peuples jusqu'à la veille de l'indépendance.

Cependant, après les premières années d'indépendance et surtout grâce à l'amélioration des revenus des planteurs par les cultures de rente, les habitudes sanitaires des peuples changent. Ils découvrent alors les bienfaits de la médecine moderne et commencent à fréquenter régulièrement les centres de santé. La gratuité des soins primaires dans ces centres hospitaliers fait basculer le centre d'intérêt de la médecine traditionnelle vers celle des temps modernes. Elle marque alors une nouvelle ère, celle de la primauté de la médecine moderne. Cette première place ne sera pas entamée jusqu'à la fin de la décennie 80 qui inaugure la crise économique.

Avec la crise multiforme et multidimensionnelle de cette dernière décennie du XXe siècle (crise énergétique caractérisée par une augmentation du prix du gaz domestique et du pétrole, crise sociale: hausse des prix des médicaments, rançonnement des malades, baisse drastique du pouvoir d'achat des populations), on assiste à une dynamique nouvelle. Celle-ci est marquée par un engouement nouveau des paysans du Nord-Cameroun pour la médecine traditionnelle qui semblait déjà en perte de vitesse. Ce regain d'intérêt est perceptible depuis le début de la décennie 90 et pousse ces peuples à s'initier aux méthodes ancestrales.

Cette situation est d'autant confortée que lorsqu'on entre dans une pharmacie, on est ahuri par la hausse des prix des médicaments même les plus essentiels. Or la dévaluation du Franc cfa ne permet pas à toutes les couches sociales de se faire soigner dans les hôpitaux. Cette situation qui constitue l'un des effets de la crise économique, amène les uns et les autres à s'intéresser de nouveau aux plantes qui poussent autour d'eux. Ce retour vers la pharmacopée traditionnelle ne peut que faire du bien aux tradipraticiens qui voient de ce fait leur pouvoir d'achat augmenter.

Considérations finales

L'utilisation du végétal dans les sociétés du Nord-Cameroun est diverse. Elle intègre plusieurs secteurs de la vie sociale. Les peuples de cette région, à l'instar d'autres populations d'Afrique, ont toujours su tirer un meilleur avantage de leur environnement végétal. Que ce soit pour se soigner, se nourrir, s'abriter ou alors se divertir, ces populations ont toujours tiré de leur environnement végétal l'essentiel de leurs ressources. Elles ont à cet effet développé des stratégies et techniques pour leur faire profiter d'une exploitation optimum de la nature. Cependant, cette harmonieuse relation multiséculaire sera remise en cause. Plusieurs facteurs expliquent les mutations intervenues dans ces rapports d'exploitation séculaire: la disparition des essences de valeur du fait de leur surexploitation et le contact avec d'autres civilisations (européenne surtout).

RÉFÉRENCES

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  • WILLET, Frank. L'art africain. Paris: Thames and Hudson. 1990.

  • 1
    Le gouvernement camerounais dans sa politique de sauvegarde et de reconstitution du patrimoine végétal a inscrit les projets de reboisement dans les différents plans de développement notamment: le 1er plan (1961-1966), le 2e plan (1966-1971), le 3e plan (1971-1976) et le 4e qui commence en 1977 baptisé 'Sahel vert'.
  • 2
    Mot massa qui désigne la concession.

Publication Dates

  • Publication in this collection
    abr-jun 2013

History

  • Received
    Jan 2012
  • Accepted
    May 2012
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